Mahmoud Darwich

samedi, juillet 04, 2009 by La Rédaction

Poèmes Choisis



LA PRISON

Mon adresse a changé.
L’heure de mes repas,
Ma ration de tabac, ont changé,
Et la couleur de mes vêtements, et mon visage et ma silhouette.
La lune,
Si chère à mon cœur ici,
Est plus belle et plus grande désormais.
Et l’odeur de la terre : parfums.
Et le goût de la nature :douceurs
Comme si je me tenais sur le toit de ma vieille maison, 
Une étoile nouvelle, 
Dans mes yeux, incrustée.


LE POÈME DE LA TERRE

En mars, l’année de l'intifada, la terre
Nous a divulgué ses secrets sanglants. En mars, cinq fillettes sont passées devant les lilas et les fusils.
Debout à la porte d’une école primaire, elles se sont enflammées de roses et de thym de pays. Elles ont inauguré le chant du sable. Sont entrées dans l’étreinte définitive . Mars vient à la terre des entrailles de la terre, il vient, et de la danse des jeunes filles. Les lilas se sont légèrement courbés pour que passent les voix des fillettes. Les oiseaux ont tendu leur bec en direction de l’hymne et de mon cœur.
Je suis la terre 
Et la terre c’est toi
Khadija! ne referma pas la porte.
Ne pénètre pas dans l’oubli.
En mars, cinq fillettes sont passées devant les lilas et les fusils.
Elles sont tombées à la porte d’une école primaire. Sur les doigts, la craie prend les couleurs des oiseaux . En mars la terre nous a divulgué ses secrets.Je suis le témoin du massacre,
Le martyr de la cartographie,
L’enfant des mots simples.
J’ai vu les gravats, ailes,
Et vu la rosée, armes.
Lorsqu’ils ont refermé sur moi la porte de mon cœur,
En moi dressé les barrages,
Instauré le couvre feu, 
Mon cœur est devenu une ruelle,
Mes côtes, des pierres.
Et l’œillet est apparu, 
Apparu l’œillet.


LA TERRE NOUS EST ÉTROITE (1986)

La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer.
Et la terre nous pressure. Que ne sommes-nous son blé, pour mourir et ressusciter.
Que n’est-elle notre mère pour compatir avec nous. Que ne sommes-nous les images des rochers que notre rêve portera,
Miroirs. Nous avons vu les visages de ceux que le dernier parmi nous tuera dans la dernière défense de l’âme.
Nous avons pleuré la fête de leurs enfants et nous avons les visages de ceux qui précipiteront nos enfants par les fenêtres de cet espace dernier, miroirs polis par notre étoile.
Ou irons-nous, après l’ultime frontière ? où partent les oiseaux, après le dernier
Ciel ? où s’endorment les plantes, après le dernier vent ?
nous écrirons nos noms avec la vapeur 
Carmine, nous trancherons la main au chant afin que notre chair le complète .
Ici, nous mourrons. Ici, dans le dernier défilé. Ici ou ici, et un olivier montera de
Notre sang.


JE DIS TANT DE CHOSES 

Je dis tant de choses sur la différence ténue entre les femmes et les arbres,
Sur la magie de la terre, sur un pays dont je n’ai trouvé le tampon sur aucun passeport
Et je demande: mesdames et messieurs aux cœurs bons, 
La terre des hommes est-elle, comme vous l’affirmez, à tous les hommes?
Où alors ma masure? et où suis-je? l’assemblée m’applaudit
Trois autres minutes. Trois minutes de liberté et de reconnaissance… l’assemblée vient d’approuver 
Notre droit au retour, comme toutes les poules et tous les chevaux, à un rêve de pierre.
Je leur serre la main, un par un, puis je salue en m’inclinant…et je poursuis ce voyage
Vers un autre pays, où je dirai des choses sur la différence entre mirages et pluie
Et demanderai :mesdames et messieurs aux cœurs bons, la terre des hommes est-elle 
A tous les hommes? 

Que ferons –nous de l’amour? tu as dit
Pendant que nous rangions nos vêtements dans les valises.
L’emporterons-nous, le laisserons-nous suspendu dans l’armoire?
J’ai dit : qu’il parte où bon lui semble
Car il a grandi et s’est propagé.

Je t’étreins jusqu’à disparaître, blanche brune.
Je disperse ta nuit puis je te ramasse, toute …
Rien en toi n’excède ou ne manque à
Mon corps.
Tu es ta mère et sa fille 
Et tu nais ainsi que tu le réclames à Dieu… 


INSCRIS
    
Inscris!
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants: huit
Et le neuvième… arrivera après l’été!
Et te voilà furieux!

Inscris!
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j’ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d’écolier
Je les tire des rochers…
Oh! je n’irai pas quémander l’aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux!

Inscris!
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
«Patient infiniment» dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines…
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l’effusion de la durée
Avant le cyprès et l’olivier
…avant l’éclosion de l’herbe
Mon père… est d’une famille de laboureurs
N’a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.

Inscris!
Je suis Arabe
Mes cheveux… couleur du charbon
Mes yeux… couleur de café
Signes particuliers:
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
…elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c’est
L’huile d’olive et le thym

Mon adresse:
Je suis d’un village isolé…
Où les rues n’ont plus de noms
Et tous les hommes… à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris!
Je suis Arabe
Et te voilà furieux!

Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
…à ce que l’on dit!

DONC

Inscris!
En tête du premier feuillet
Que je n’ai pas de haine pour les hommes
Que je n’assaille personne mais que
Si j’ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare! Gare! Gare
À ma fureur!

Rameaux d’olivier - 1964 


A MA MÈRE

je me languis du pain de ma mère
du café de ma mère
des caresses de ma mère
jour après jour
l’enfance grandit en moi
j’aime mon âge
car si je meurs
j’aurai honte des larmes de ma mère

si un jour je reviens
fais de moi un pendentif à tes cils
recouvre mes os avec de l’herbe
qui se sera purifiée à l’eau bénite de tes chevilles
attache -moi avec une natte de tes cheveux
avec un fil de la traîne de ta robe
peut-être deviendrai-je un dieu
oui un dieu
si je parviens à toucher le fond de ton cœur

si je reviens
mets-moi ainsi qu’une brassée de bois dans ton four
fais de moi une corde à linge sur la terrasse de ta maison
car je ne peux plus me lever
quand tu ne fais pas ta prière du jour

j’ai vieilli
rends-moi la constellation de l’enfance
que je puisse emprunter avec les petits oiseaux
la voie du retour
au nid de ton attente.


LES OISEAUX

L’on se verra bientôt…
dans un an,
deux ans, dans un siècle…
et dans l’appareil photographique
furent jetés
vingt jardins
et les oiseaux de la Galilée
et la voilà partie, au-delà de la mer
cherchant un sens nouveau à la vérité.
ma patrie est une corde à sécher
et les rubans du sang répandu à
chaque minute…
Et sable, et palmiers, je me suis
étendu sur le rivage
Les oiseaux ne savent point, ma Rita,
que la mort et moi t’avons donné
le secret de la joie fanée
à la barrière douanière…
Et nous voilà, la mort et moi,
renaissant
dans ton front premier,
et dans la fenêtre de ta maison…
deux visages… moi et la mort.
Pourquoi fuis-tu?
Pourquoi fuis-tu, à présent, ce qui
de l’épi, fait les cils de la terre
et du volcan, un autre visage du jasmin
Mais pourquoi fuis-tu?
Rien, la nuit, ne me fatiguait autant
que son silence
quand il s’étirait devant ma porte
comme la rue, comme le vieux quartier…
qu’il soit fait selon ta volonté,
Rita!
Le silence serait une cloche
des cadres d’étoiles
ou un climat ou la sève bout ans
les flancs de l’arbre.
Je bois le baiser au tranchant des
couteau
Viens! Qu’on appartienne à la boucherie!…
comme des feuilles inutiles
sont tombées les vols d’oiseaux
dans les puits du temps
ET me voilà, ma Rita, repêchant leurs ailes bleues.
Je suis celui qui porte dans sa peau,
gravée par les chaînes,
une forme de la patrie. 


RITA ET LE FUSIL

Entre Rita et mes yeux: un fusil
et celui qui connaît Rita se prosterne
adresse une prière
à la divinité qui rayonne dans ses yeux de miel

moi, j'ai embrassé Rita
quand elle était petite
je me rappelle comment elle se colla contre moi
et de sa plus belle tresse couvrit mon bras
je me rappelle Rita
ainsi qu'un moineau se rappelle son étang
Ah Rita
entre nous, mille oiseaux mille images
d'innombrables rendez-vous
criblés de balles.

Le nom de Rita prenait dans ma bouche un goût de fête
dans mon sang le corps de rita était célébration de noces
deux ans durant, elle a dormi sur mon bras
nous prêtâmes serment autour du plus beau calice
et nous brulâmes
dans le vin des lèvres
et ressuscitâmes

Ah Rita
qu'est-ce qui a pu éloigner mes yeux des tiens
hormis le sommeil
et les nuages de miel
avant que ce fusil ne s'interpose entre nous

il était une fois
Ô silence du crépuscule
au matin, ma lune a émigré, loin
dans les yeux couleur de miel
la ville
a balayé tous les aèdes, et Rita
entre Rita et mes yeux, un fusil.



CONTREPOINT
Pour Edward Saïd

New York. Novembre. 5e Avenue.
Le soleil est une soucoupe éclatée.
A l'ombre, j'ai dit à mon âme étrangère :
Cette ville est-elle Babylone ou Sodome ?

Là-bas, il y a trente ans, j'ai rencontré Edward
au seuil d'un abîme électrique haut comme le ciel.
Les temps étaient moins contraires.
L'un et l'autre nous avons dit :
Si ton passé est expérience,
que le lendemain soit sens et vision !
Partons,
allons à notre lendemain, assurés
de la sincérité de l'imagination et du miracle de l'herbe.

Ce soir-là, je ne sais plus si nous avons été au cinéma
mais j'ai entendu des Indiens
anciens m'interpeller :
Ne fais confiance ni au cheval ni à la modernité.

Non. Aucune victime n’interroge son bourreau :
Suis-je toi ? Si mon glaive
avait été plus grand que ma rose… te demanderais-tu
si j’agirais comme toi ?

Pareille question attise la curiosité du romancier
dans un bureau de verre ouvert
sur les lys d'un jardin... Là où
l'hypothèse est blanche comme la conscience
de l'écrivain s'il règle ses comptes
avec la nature humaine : Nul lendemain
dans la veille, avançons donc !

Le progrès pourrait être le pont du retour
à la barbarie...

New York. Edward se réveille sur la paresse
de l'aube. Il joue un air de Mozart. Dispute
une partie de tennis sur le court de l'université.
Médite sur la migration de l'oiseau par-delà fron¬tières et barrières.
Parcourt le New York Times. Rédige sa chronique
nerveuse. Maudit un orientaliste qui guide un général
au point vulnérable du coeur d'une Orientale.
Se douche. Choisit un costume avec l'élégance d'un coq.
Boit son café au lait et crie
à l'aube : Ne traîne pas !

Sur le vent, il marche. Dans le vent,
il sait qui il est. Nul toit au vent.
Ni demeure. Et le vent est une boussole
Pour le nord de l’étranger.

Il dit : Je suis de là-bas. Je suis d'ici
et je ne suis pas là-bas ni ici.
J'ai deux noms qui se rencontrent et se séparent,
deux langues, mais j'ai oublié laquelle était
celle de mes rêves.
J'ai, pour écrire, une langue au vocabu¬laire docile,
anglaise
et j'en ai une autre, venue des conversa¬tions du ciel
avec Jérusalem. Son timbre est argenté, mais
elle est rétive à mon imagination !

Et l'identité? je dis.
Il répond : Autodéfense...
L'identité est fille de la naissance. Mais
elle est en fin de compte l'oeuvre de celui qui la porte, non
le legs d'un passé. Je suis le multiple... En moi,
mon dehors renouvelé... Mais
j'appartiens à l'interrogation de la victime.
N'étais-je
de là-bas, j'aurais entraîné mon coeur
à y élever la gazelle de la métonymie...
Porte donc ta terre où que tu sois…
et sois narcissique s’il le faut. 


DÉPOSE ICI ET MAINTENANT


Dépose ici et maintenant la tombe que tu portes
et donne à ta vie une autre chance
de restaurer le récit.
Toutes les amours ne sont pas trépas,
ni la terre, migration chronique.
Une occasion pourrait se présenter, tu oublieras
la brûlure du miel ancien.
Tu pourrais, sans le savoir, être amoureux
d’une jeune fille qui t’aime
ou ne t’aime pas, sans savoir pourquoi
elle t’aime ou ne t’aime pas.
Adossé à un escalier, tu pourrais
te sentir un autre dans les dualités.
Sors donc de ton moi vers un autre toi,
de tes visions vers tes pas,
et élève ton pont
car le non-lieu est le piège
et les moustiques sur la haie irritent ton dos,
qui pourraient te rappeler la vie!
Vis, que la vie t’entraîne
à la vie,
pense un peu moins aux femmes
et dépose
ici
et maintenant
la tombe que tu portes! 


À JÉRUSALEM

À Jérusalem, je veux dire à l’intérieur
des vieux remparts,
je marche d’un temps vers un autre
sans un souvenir
qui m’oriente. Les prophètes là-bas se partagent
l’histoire du sacré … Ils montent aux cieux
et reviennent moins abattus et moins tristes,
car l’amour
et la paix sont saints et ils viendront à la ville.
Je descends une pente, marmonnant:
Comment les conteurs en s’accordent-ils pas
sur les paroles de la lumière dans une pierre?
Les guerres partent-elles d’une pierre enfouie?
Je marche dans mon sommeil.
Yeux grands ouverts dans mon songe,
je ne vois personne derrière moi. Personne devant.
Toute cette lumière m’appartient. Je marche.
Je m’allège, vole
et me transfigure.
Les mots poussent comme l’herbe
dans la bouche prophétique
d’Isaïe: «Croyez pour être sauvés».
Je marche comme si j’étais un autre que moi.
Ma plaie est une rose
blanche, évangélique. Mes mains
sont pareilles à deux colombes
sur la croix qui tournoient dans le ciel
et portent la terre.
Je ne marche pas. Je vole et me transfigure.
Pas de lieu, pas de temps. Qui suis-je donc?
Je ne suis pas moi en ce lieu de l’Ascension.
Mais je me dis :
Seul le prophète Muhammad
parlait l’arabe littéraire. «Et après?»
Après? Une soldate me crie soudain:
Encore toi? Ne t’ai-je pas tué?
Je dis: Tu m’as tué … mais, comme toi,
j'ai oublié de mourir.


RIEN NE ME PLAÎT

Rien ne me plaît,
dit le passager de l’autobus, ni la radio
ni les journaux du matin,
ni les fortins sur les collines.
J’ai envie de pleurer.
Le conducteur dit: Attends le prochain arrêt
et pleure seul tout ton saoul.
Une dame dit: Moi non plus. Moi non plus,
rien ne me plaît. J’ai guidé mon fils
jusqu’à ma tombe.
Elle lui a plu et il s’y est endormi
sans me dire adieu.
L’universitaire dit: Moi non plus, rien
ne me plaît. J’ai fait des études d’archéologie mais
je n’ai pas trouvé mon identité dans les pierres.
Suis-je vraiment moi?
Un soldat dit: Moi non plus. Moi non plus,
rien ne me plaît. J’assiège sans cesse un fantôme
qui m’assiège.
Le conducteur dit, énervé : Nous approchons
notre dernière station, préparez-vous
à descendre...
Mais ils crient:
Nous voulons l’après-dernière station,
roule!
Quant à moi, je dis: Dépose-moi là. Comme eux,
rien ne me plaît,
mais je suis las de voyager. 


DEUX FAONS JUMEAUX

Au soir, sur les taches de lumière entre tes
Seins, hier et demain s’approchent de moi.
J’ai été créé ainsi qu’il convient au poème d’exister...
La nuit naît sous ta couverture et l’ombre
Est perplexe ici et là-bas,
Entre tes rives et les mots qui nous ont ramenés à leur timbre:
«J’ai posé ma droite sur ta chevelure,
Ma gauche sur les deux faons jumeaux d’une biche
Et nous avons marché vers notre nuit particulière...»
Es-tu réellement là? Suis-je plutôt
Un amant précédent venu aux nouvelles de son passé?
Dors sur ton âme paisible entre
Les fleurs des draps. Dors, une main posée sur ma poitrine
Et l’autre sur le duvet qui poussera aux petits
Des mouettes. Dors ainsi qu’il convient au jardin
Alentour, de dormir … Nous nous sommes emplis d’un hier,
Emplis de l’obsession d’une guitare qui n’a pas de lit.
Cette … passion qui déchire les pétales de roses
Epars autour de l’enclos. Dors
Sur ma respiration, souffle second, avant qu’hier
N’ouvre ma fenêtre sur ses deux battants. Je n’ai pas d’oiseau
National ni d’arbres nationaux ni de fleur
Dans le jardin de ton exil. Mais – et mon vin
Voyage comme moi – je partagerai avec toi hier et demain.
Sans toi, sans la bruine qui scintille dans les taches
De lumière entre tes seins, ma langue aurait dévié
De sa féminité. O combien, moi et ta mère la poésie
Et tes deux petits, nous sommeillons sur les faons jumeaux d’une biche! 


JE N’AI ATTENDU PERSONNE


Je saurai, quoique tu partes avec le vent, comment
Te ramener. Je sais d’où vient ton lointain.
Pars donc ainsi que les souvenirs vers leur puits
Eternel, tu n’y trouveras pas la Sumérienne portant une jarre
Pour l’écho et t’attendant.
Quant à moi, je saurai comment te ramener.
Pars donc derrière les flûtes des vieux peuples de la mer et
La caravane du sel dans son périple infini. Et pars,
Ton chant s’échappe de moi, de toi et de mon temps.
Il cherche un nouveau cheval qui fasse danser sa cadence
Libre. Tu ne trouveras pas l’impossible assis t’attendant, comme au jour où
Je t’ai trouvé, où je t’ai enfanté de mon désir.
Quant à moi, je saurai comment te ramener.
Et j’irai avec le fleuve d’un destin à
Un autre, car la lune est prête pour te déraciner
De ma lune et sur mes arbres, les paroles dernières sont prêtes
A tomber place du Trocadéro. Retourne-toi
Pour trouver le rêve et pars
Dans n’importe quel orient ou occident qui te lestent encore d’exil
Et m’éloignent d’un pas de mon lit et de l’un
Des ciels de mon âme triste. La fin
Est sœur du commencement. Pars et tu trouveras ce que tu as laissé
Ici, t’attendant. Je ne t’ai pas attendu et je n’ai attendu personne.
Mais je devais, comme toutes les femmes solitaires
Dans leurs nuits, coiffer mes cheveux
Lentement, gérer mes affaires, briser
Sur le marbre, le flacon d’eau de Cologne et interdire à mon âme
De s’occuper d’elle-même, l’hiver.
Comme si je lui disais : Réchauffe-moi
Et je te réchaufferai, ô mon épouse, et prends soin de tes mains.
Que leur importe la descente du ciel sur terre
Ou le voyage de la terre au ciel ?
Prends soin de tes mains, qu’elles te portent – tes mains sont tes maîtresses, disait Eluard... – Pars
Je te veux et ne te veux point
Je ne t’ai pas attendu, je n’ai attendu personne
Mais je devais verser le vin
Dans deux coupes brisées et interdire à mon âme
De s’occuper d’elle-même en t’attendant!


L’ÉTERNITÉ DU FIGUIER DE BARBARIE

- Où me mènes-tu père?
- En direction du vent, mon enfant

A la sortie de la plaine où les soldats de Bonaparte édifièrent une butte
Pour épier les ombres sur les vieux remparts de Saint-Jean-D’Acre
Un père dit à son fils: N’aie pas peur
N’aie pas peur du sifflement des balles
Adhère à la tourbe et tu seras sauf. Nous survivrons
Gravirons une montagne au nord, et rentrerons
Lorsque les soldats reviendront à leurs parents au lointain

- Qui habitera notre maison après nous, père?
- Elle restera telle que nous l’avons laissée mon enfant

Il palpa sa clé comme s’il palpait ses membres et s’apaisa
Franchissant une barrière de ronces, il dit
Souviens-toi mon fils. Ici, les Anglais crucifièrent ton père deux nuits durant sur les épines d’un figuier de Barbarie
Mais jamais ton père n’avoua. Tu grandiras
Et raconteras à ceux qui hériteront des fusils
Le dit du sang versé sur le fer

- Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude?
- Que la maison reste animée, mon enfant. Car les maisons meurent quand partent leurs habitants

L’éternité ouvre ses portes de loin aux passants de la nuit
Les loups des landes aboient à une lune apeurée
Et un père dit à son fils
Sois fort comme ton grand-père
Grimpe à mes côtés la dernière colline des chênes
Et souviens-toi. Ici le janissaire est tombé de sa mule de guerre
Tiens bon avec moi et nous reviendrons chez nous

- Quand donc, mon père?
- Dans un jour ou deux, mon fils

Derrière eux, un lendemain étourdi mâchait le vent dans les longues nuits hivernales
Et les hommes de Josué bin Noun édifiaient leur citadelle
Des pierres de leur maison
Haletants sur la route du Cana, il dit: Ici
Passa un jour Notre Seigneur. Ici
Il changea l’eau en vin puis parla longuement de l’amour
Souviens-toi des châteaux croisés
Anéantis par l’herbe d’avril, après le départ des soldats 


DISPOSITONS POÉTIQUES

Les étoiles n’avaient qu’un rôle:
M’apprendre à lire
J’ai une langue dans le ciel
Et sur terre, j’ai une langue
Qui suis-je? Qui suis-je?

Je ne veux pas répondre ici
Une étoile pourrait tomber sur son image
La forêt des châtaigniers, me porter de nuit
Vers la voie lactée, et dire
Tu vas demeurer là

Le poème est en haut, et il peut
M’enseigner ce qu’il désire
Ouvrir la fenêtre par exemple
Gérer ma maison entre les légendes
Et il peut m’épouser. Un temps

Et mon père est en bas
Il porte un olivier vieux de mille ans
Qui n’est ni d’Orient, ni d’Occident
Il se reposer peut-être des conquérants
Se penche légèrement sur moi
Et me cueille des iris

Le poème s’éloigne
Il pénètre un port de marins qui aiment le vin
Ils ne reviennent jamais à une femme
Et ne gardent regrets, ni nostalgie
Pour quoi que ce soit

Je ne suis pas encore mort d’amour
Mais une mère qui voit le regard de son fils
Dans les œillets, craint qu’il ne blessent le vase
Puis elle pleure pour conjurer l’accident
Et me soustraire aux périls
Que je vive, ici là

Le poème est dans l’entre-deux
Et il peut, des seins d’une jeune fille, éclairer les nuits
D’une pomme, éclairer deux corps
Et par le cri d’un gardénia
Restituer une patrie

Le poème est entre mes mains, et il peut
Gérer les légendes par le travail manuel
Mais j’ai égaré mon âme
Lorsque j’ai trouvé le poème
Et je lui ai demandé
Qui suis-je?
Qui suis-je? 



MAHMOUD DARWICH, né le 13 mars 1941 à Al-Birwah, en Galilée, à 9 kilomètres à l'Est de Saint-Jean-d'Acre en Palestine sous mandat britannique, aujourd'hui Israël. Il est le deuxième enfant d'une famille musulmane sunnite de propriétaires terriens, avec quatre frères et trois sœurs. Après l'établissement d'Israël en 1948, la famille Darwich s'enfuit au Liban, où elle resta un an, avant de rentrer clandestinement en Palestine où elle découvre que leur village a été remplacé par un nouveau village juif. La famille s'installe alors à Dair Al-Assad. Il est une des figures de proue de la poésie palestinienne. Profondément engagé dans la lutte de son peuple, il ne cesse pour autant jamais d'espérer la paix et sa renommée dépasse largement les frontières de son pays. Il est le président de l'Union des écrivains palestiniens. Il publie plus de vingt volumes de poésie, sept livres en prose et est rédacteur de plusieurs publications, comme Al-jadid - (الجديد - Le nouveau), Al-fajr (الفجر - L'aube), Shu'un filistiniyya (شؤون فلسطينية - Affaires palestiniennes) et Al-Karmel (الكرمل). Il est reconnu internationalement pour sa poésie qui se concentre sur sa nostalgie de la patrie perdue. Ses œuvres lui valent de multiples récompenses et il est publié dans au moins vingt-deux langues. Il est connu pour son engagement au sein de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Élu membre du comité exécutif de l'OLP en 1987, il quitte l'organisation en 1993 pour protester contre les accords d'Oslo. Après plus de trente ans de vie en exil, il peut rentrer sous conditions en Palestine, où il s'installe à Ramallah. Il est décédé le 9 août 2008 aux États-Unis dans un hôpital de Houston1, où il avait subi une intervention chirurgicale et se trouvait dans un état critique à la suite de complications liées à l'opération. Il avait déjà subi deux opérations du cœur en 1984 et 1998.

Bibliographie

Rien qu’une autre année - Anthologie poétique (1966-1982), traduit par Abdellatif Laâbi, 1983.
Palestine, mon pays: l'affaire du poème, avec la participation de Simone Bitton, Ouri Avnéri et Matitiahu Peled, 1988.
Plus rares sont les roses, traduit par Abdellatif Laâbi, 1989.
Chronique de la tristesse ordinaire, suivi de Poèmes palestiniens, traduit par Olivier Carré, 1989.
Une mémoire pour l’oubli, traduit par Yves Gonzalez-Quijano et Farouk Mardam-Bey, 1994.
La Palestine comme métaphore, traduit par Elias Sanbar, 1997.
Au dernier soir sur cette terre, traduit par Elias Sanbar, 1999.
Le lit de l'étrangère, traduit par Elias Sanbar, 2000. 
Murale, traduit par Elias Sanbar, 2003.
État de siège, traduit par Elias Sanbar, 2004.
Ne t'excuse pas, traduit par Elias Sanbar, 2006.
Entretiens sur la poésie, avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun, traduit par Farouk Mardam-Bey,2006.
Comme des fleurs d'amandier ou plus loin (poèmes), traduit par Elias Sanbar, 2007.
Anthologie poétique, traduit par Elias Sanbar, 2009.
La Trace du papillon, Journal poétique (Eté 2006 - été 2007), traduit par Elias Sanbar, 2009.
Je ne veux pas de fin à ce poème…, 2009.
Le lanceur de dés et autres poèmes, traduit par Elias Sanbar, 2010.
L’Exil recommencé, traduit par Elias Sanbar, 2013.


Prix et récompenses

Prix Lotus (1969; de l'Union des écrivains afro-asiatiques)
Prix Lénine de la paix (1983; de l'Union Soviétique)
Médaille de l'ordre du mérite des arts et lettres (1993; de la France)
Prix de la liberté culturelle de la Fondation Lannan (2002)
Prix de la paix Erich-Maria-Remarque en 2003.
Prix Prince Claus (2004)