Ana María Rodríguez Francia

mardi, septembre 01, 2009 by La Rédaction


Mémoire de Paris


A mes petites filles Ivana et Micaela,
pour qu´elle le lisse quand elles
arrivent à grandes personnes.
Avec mon amour.

Ana María Rodríguez Francia
2007.


1

Mon tombeau est ouvert
à Père Lachaise

Et le brouillard,
toujours au fond,
au fond fermé



à Père Lachaise







2

Regarder quelquefois
mon visage dans le miroir
et le vide,
seulemente le vide


3

Lorsqu´ à sept ans
la fille marchait
sur les pierres du pavé

n´imaginait pas que ces pierres
veillaient pour elle
sur un pays lointain

C´était que le pays
habitait dans son âme

Lorsqu´à sept ans la fille marchait.


4


A la poupée de mon enfance

Petronila est morte
et s´est pourrie
sur un toit tout pareil
á celui qu´aujourd´hui
je regarde.



Et le dôme du Panthéon
veille un retour
que personne n´attend.

5

L´automne.
C´est l´automne au jardín
qui ressemble à mon âme,
et le brouillard au fond
des peupliers,
et les balcons que je garde
dans la mémoire,
ces balcons que j´ai vus
dans les cours d´un village ignoré.

La stèlle de mon manteau
histoire de certain rêve détrôné
monte, encore une fois,
par l´escalier de l´eau qui glisse toujours
et je m´égare dans le brouillard
et je m´en vais vers ce lieu
d´où je ne suis pas venue

6

La neige, les pigeons
partagent la solitude blanche
du Jardín de Luxembourg

Personne n´y est
et les fenêtres sombres
parlent d´un feu bleuâtre,
rouge, jaune, qui se confond
avec l´étoile cachée
dans les nuages

C´est moi,
la seule,

qui manque


7

Ô Paris
Ô Paris
Mon reve de jeunesse,
mon espoir
mon désir
mon hiatus

Je te promets
qu´un jour retournerai
sans mes os,
sans ma peau,
sans mes yeux, et resterai

A Boulevard Pasteur,
un banc en bois
attend,

si éloquent
et tu.


8


Devant le tombeau
d´une belle fille

A Père Lachaise
le tombeau de la belle.

Silencieuse musique celle des arbres, comme un berceau pleurant
parmi ces gloires qui furent
il y a longtemps.

A Père Lachaise
le tombeau de la belle

Il est des nuits
où je revois chaque pierre
que j´ai vu s´agiter,
comme si de petits morts
voulaient pousser son cloître
et retourner

A Père Lachaise
le tombeau de la belle


9


1992

Il mourait si loin
ce jour- là gris
où j´étais dans la place
Saint Sulpice

Les eaux de la fontaine
s´en allaient
comme sa vie, brève et douleureuse

J´écoutait qu´on parlait
sur l´amour, le service

et la mort faisait
un clin d´oeil,

ironique et trompeuse

Saint Sulpice?
Saint Sulpice?

Suplice


10

Sur la terrasse du café
la musique parisienne
donne en cadeau la fleur
de la petite

Et les gens passent

Un silence mystérieux
traverse l´air
qui se plaint
tandis qu´ approche la nuit

Et loge
près de moi


11


En Amérique latine, un jour de novembre, 2000.


Et le Penseur médite
près de la Tour
qui rêve

Des peintres, des poètes
m´attendaient
sous les plafonds si gris
dans le Musée d´Orsay.

Là, les voix
chantaient tous bas,
tout tristement, semblables
à celles des pendus de Villon

et murmuraient
à mon oreille
quelque chose d´étrangère,
à la fois personnelle,
que je ne comprenait pas.


12


C´est un char de Victoire
pour mes yeux fatigués,
fatigués mais avides
sur les toits du Grand Palais

Je me souviens
et je pense aux absences
qui font la mort
depuis ces terres lointaines.


13

Le regard,
au - dessus du toit
du Petit Palais.
La Tour, là - bas,
signale un point dans l´infini
comme si c´était la porte
d´un royaume égaré
parmi les siècles.


c´est la parole de Hölderlin
Elle habite
Das Wort


14

Nous, les Argentins,
nous avons oublié Julio Cortázar
non loin de la Coupole
mais si loin du foyer.
Nous l´avons oublié
(nous oublions toujours),
de la même manière
que l´on laisse une photo jaune
quand, au départ,
nous fermons la valise.

Et il reste ici,
tellement silencieux
tellement étranger
pour nous

aujourd´hui


A Montparnasse, juillet, 1996

15

Ô que je me suis reconnue étrangère
parmi le tourbillon de la Gare Saint Lazare
...
Et toujours le brouillard
en passant à travers les arbres transparents
du Jardin des Tuileries

Comme ma vie;
telle que la vie de tous,
un carrousel qui s´éternise ici
tout calme,
tout plaisant
sous le poids des petites presences
– invisibles mais lourdes-,
qui l´évoquent.


16

Et nous,
tous deux,
tous deux finalement réunis,
passons par Opéra Garnier
chercher le Camarade.

17


"porque ese muerto está allí,
aún de pie"
A.M.R.F. La deslumbrante opacidad

Un jour, j´ai vu la Mort
dans un passage
où les fleurs et un petit cimetière chantaient,
chantaient

Maintenant,
au Passage Vérot- Dodat,
je regarde une figure qui revient
de l´inconnu
et m´appelle.

J ´attends


18

La trouvaille

C´est derrière ce mystère,
ce visage caché
que nous poursuivons
depuis longtemps

derrière de fiers et rares nuages
derrière le chant du soir
à l´abandon des canaux sombres



cette trouvaille.

19

Assise ici, sur un banc entouré par le bois de Bruxelles, le souvenir du mal qui agit immédiat, ponctuel, pèse sur moi Il y eut quelqu´un dont la parole perÇa la liberté, et c´était comme une goutte argentée au milieu de la mer. Mais peut- être, cela a fondé le territoire du rêve et l`utopie Aujourd´hui dans ce vert qui m´embrasse, la terre oscille

Bruxelles, mai, 1992

20

Qu´elle est froide la bouche du métro quand l´automne, incertain, envahit ces jours d´été qui s´écoulent parmi les boulevards. Les passants inconnus se pressent quelquefois; d´autres, ils s´arrêtent le regard égaré

Et c´est une simphonie cachée de murmures qui viennent de Montparnasse, de Père Lachaise

Peut - être, ce sont
les mêmes de tous côtés du monde.


Paris, 1996


21

Au "Lapin agile"

Dans l´ombre rougeâtre
du "Lapin agile"
flottent,
eux,
ces poètes perdus,
presqu´oubliés.

Ils chantent au son
de la voix lasse et
lointaine,
à travers le charme
de la dame automnale

"et c´était bien
et c´était bien"

et notre jeunesse,
si pâle

Paris, Monmartre, 1996

22

A côté de la Seine

Quand le vent passe
a côté de la muraille du
port de Solferino
il faut attendre l´arrivée
des fantômes du
Musée d´Orsay

Cést la Maga
qui revient ici
Où il ný a que la solitude
dans le sourire des pierres

Quand le soir tombe,
notre soir

Paris, juillet, 1996

23

J´ai regardé
comme dans un miroir,
l´adieu que le Pont Neuf
dessinait dans tes yeux

Le brouillard t´éloignait,
m´éloignait,
et c´était la distance
toujours
qu´une brissure avait tracée
je ne sais pas quand
je ne sais pas où

mais sans remède


24

Les quais trompeurs
d´un Paris qui s´efface

le Paris des absences
qui traversent les pierres
et les eaux,
les eaux qui coulent mystérieuses

Je regarde leurs voix
sur les eaux de la Seine
et j´écoute leur visage disparu.

Sans retour disparu


25

Rentrer au labyrinthe
de la mémoire
aux nuits fugaces
où la lumière doublait
les mystères de la Seine

Là, on ne peut pas se passer
de mille présences
anciennes présences
qui habitent encore
au parcours de la ville

Un jour,
moi même, je reviendrait
pour habiter ici
passionée, invisible,
mais toute entière


26

Paris

Il m´a été refusé
d´habiter
"le seul endroit du monde pour un poète"

Alors,
maintenant je survis
mais pas du tout,
trop lointaine

27

Ô les portes si lourdes
des anciennes maisons
Rue Visconti 1938,
quand j´arrivais au monde.

Et malgré la distance,
malgré le temps
et les eaux qui s´agitent obscurs,
ces portes encore m´ attendent
pour me faire part des secrets
gardés obstinément


28

Et quand je suis allée au coin
de la rue
j´ai regardé l´image,
dix huit ans qui
n´arriveraient jamais
pour rester

Mais j´étais là


29

Me promener sur ces trottoirs
couverts de dalles carrées, rectangulaires, mais toujours largues,
tellement larges
tellement largues, comme si
c´était possible, de cette manière,
saisir les âmes et les regards
qui s´étirent jusqu´à l´infini

et mon image, revêtue de voiles grises et bleuâtres

se promène

30

Ce sont des voiles,
tels que ceux d ´une fiancée
condamnée vers l´autel;
ils glissent sa revêrie sous l´eau
qui n´ose pas mouiller cette splendeur

Là haut,
solitaire
le ciel humide de Paris
attend pour moi


31

Les présences qui remplissent
les statues
les eaux
les arbres
les galéries désertes
au jardín du Palais Royal
m´appellent encore.

Ils crient mon prénom
et ceux - là
que je ne connais pas
et, néanmoins,
me dévoilent


32

Ce sont elles,
les formes de Paris,
qui me dévoilent.


EPILOGUE

Et tandis que le vent obscur
me pousse vers
un hiver étrange
elles, racine du cercle,
arrivent à Paris
qui ouvre ses bras

comme un berceau





ANA MARÍA RODRÍGUEZ FRANCIA poète, écrivain, professeur d'université argentine, né le 4 Janvier 1939 à Pergamino, Buenos Aires, Argentine. A publié les ouvrages suivants: Indagaciones acerca del personaje (Poesía). Santa Fe, Ed. Colmegna, 1970; Cantos de la Hoguera y el fuego, (Poesía), Santa Fe, Ed. Castellví, 1971; Las palabras del Tiempo (Poesía), Buenos Aires, Cuadernos de la Brújula, 1971; Vigilia de la intimidad (Poesía), San Nicolás, Ed. Del Árbol, 1984; Sonetos del peregrino (Poesía), San Nicolás, Ed del Árbol, 1985; El Popol Vuh en la perspectiva de una aproximación hermenéutica, en colaboración con Pablo Scervino, Buenos Aires, Centro de Estudios Latinoamericanos, 1991; La búsqueda del ser por el lenguaje en la poesía de María Rosa Lojo, California, Alba de América, USA, 1993.