Tahar Bekri

vendredi, mars 12, 2010 by La Rédaction

16 Poèmes Choisis



COQUELICOTS POUR LA COMPLAINTE DE BETHLÉEM

Si ton char tue ma prière
Si le canon est ton frère
Si tes bottes rasent mes coquelicots
Comment peux-tu effacer ton ombre
Parmi les pierres?

Si mon église est ton abattoir
Si tes balles assiègent ma croix
Si mon calvaire est ton bougeoir
Si les barbelés sont tes frontières
Comment peux-tu aimer la lumière?

Si ta haine par-dessus le toit de ma maison
Confond minaret et mirador
Si ta fumée sature mon horizon
Si tes haut-parleurs assourdissent mes cloches
Comment peux-tu honorer le levant.

Si tes griffes mordent mon sanctuaire
Si tes casques sont tes ceillères
Si tu arraches mon olivier
Ses rameaux pour ton fumier
Comment peux-tu retenir la puanteur des cendres?

Si Jenine en arabe est fœtus et embryon
Que tu enterres vivant oublieux de l'Histoire
Si la poudre est ton encensoir
Si tes fusées blessent ma nuit sombre
Tes dalles se consolent-elles d'être mes décombres?

Si le mensonge est ton épine dorsale
Si tu nourris tes racines de mon sang
Si tu caches mon cadavre
Pour étrangler le cri de la terre
Comment peux-tu prétendre qu'elle est ta terre?


 
MAÎTRE DE LA POUSSIÈRE

II hurle comme un loup à la lune
Je suis Néron Attila Gengis Khan Tamerlan
L'œuf du serpent dans les forêts noires
Du blé j'aime la paille morte
Les autodafés mes lampes la nuit ma tanière

Les roses écorchent ma vue
Les merles m'aveuglent d'être si noirs
A moi les barbelés les miradors les chars
Je vomis les luths les kôras les mimosas en fleurs
Mes amours tranchées macchabées et cimetières

De vos fleuves je ferai des caniveaux
Toute la mer une pissotière
Les oiseaux migrateurs pour les grands brasiers
L'acier est mon frère dans les ciels de fer
Mes crocs pour déchirer toute la terre

Je suis l'aigle le vautour par-dessus vos jours
Mes berceuses grenades et bottes d'enfer
Mes griffes contre vos muguets vos arcs-en-ciel
Les fraternels rameaux les mille soleils
Ivre de sang je me nourris de tonnerres


SALAM SUR GAZA

Dans les bras de la lumière
Et la beauté du monde

En dépit du plomb durci
A la barbe des sanguinaires

Ces flocons de neige
Pour apaiser la terre

Du feu qui lui brûle les lèvres
Pourquoi aimez-vous tant les cendres

Quand la braise nourrit mon cœur
Tendre dans les cours des rivières

Pourquoi détruisez-vous mon limon
Réduit en poussière

Le soleil vous fait-il peur
De voir votre propre ombre.


L'EPOPEE DES NUS

Ils arrivèrent sombres et nus
Aux portes des villes repues
Le ciel sourd aux étoiles
Les mouettes pour seules compagnies
Et des rêves comme des mirages
Remplis d’or et de défi
Ils échouèrent sur le large des côtes
Où le partage a couleur d’oubli
Où ton nom
Déroule sa houle
Dans les affres du sable humilié sans merci
O vieil océan
Quel gouvernail pour attendrir les vagues
Quelle mer pour recevoir les fleuves et les rivières
Mêler sel et douce source
Sans bois morts
Sans eaux troubles
Mais le limon
Fertile et fraternel.


OUED, GABES

Dis-moi si l'eucalyptus endurcit
Ton écorce si la pierre écoute
Toujours le vent si le sable retient
Nos demeures dans l'ardent souvenir
L'attente des eaux entremêle absence
Et retour des mirages Sur les bords ravinés
Se dessèchent les ans comme figuiers avares

Ami des crues las des rives monotones
Noué dans le lit des lauriers amers
Tu cries aux vallées ingrates à pleine gorge
J'emporte vos échos chants bravant l'orage
Noces de feu dans les ciels sauvages
Cette palmeraie née de mes entrailles
Debout entre mes yeux et là mer.


GOLFE DE GABÈS


Et dans la palmeraie de l'enfance l'insouciance
Reine des fins d'après-midi d'école
Ravissait nos retours désinvoltes
Parmi les talus aux épines alertes
Cahiers dans les couffins et plumes rares
Nos petits corps à la poursuite des troupeaux
Endiablés attisés par le bouc sonore.


C'ETAIT LE TEMPS...

C’était le temps des jarres remplies de dattes
Dans les cabanes aux toits de palme
La lampe à pétrole notre trésor
Les citronniers parfumaient nos demeures
Guêpes et abeilles pour la meilleure aigreur
Dans les treilles se confondaient raisins et étoiles

La nuit tombait céleste comme une figue noire.


SEGURA, MURCIA

Combien de fleuves dois-tu porter
Dans la naissance des jours
Par-delà les pont qui se souviennent
Par-delà les matins frémissants
Les silences des lauriers surpris de tes pas
Ici et là lettres dérobées à la nuit
Dans les murailles séditieuses

Te revoilà fleuve inlassable confident
Ni le sapin ne console tes cours
Dans l'allante mémoire
Ni la mer n'embrasse tes vieux souvenirs
Emportés par l'infidèle source
Laissant là la noria de ton cœur à nu
Suspendue sur les seguias de l'éphémère.


SONGE À TRIESTE



Te revoilà vieille mer
Remplie de mes ancres
Ni la vague absente
Ni le silence de la lumière
Ne disent à la mouette
Soit douce
Pour mes voiles
Combien de rides
Cordes offertes à l'errance
Faut-il au soleil
Pour être sourd aux canons
Voici mes mâts
Ja1ousant les insouciants sapins
Plus inquiets que les collines
De trop aimer les clochers
Sarajevo brûle
Que n'as-tu aboli les frontières
Dans les veines du vent
Ulysse
Aux secrètes amours
Dérobées à l'horizon.

Te revoilà épuisée mer
Des pas alourdis
Sur les quais
Ni le port
N'a ravi les corsaires
Ni la pierre
N'a sauvé les neiges
Les souvenirs
Portés par les écumes
Le sel blesse leurs ailes
La nuit vole leurs vols
Cime après cime
Tu crains les aigles
Leurs griffes comme des balles
Dans les brumes sonores
Que n'as-tu imploré les rochers
La désinvolte hirondelle
Mer meurtrie
Pour étreindre la frivole eau
Dans les bras du soir écarlate
Et éteindre tous ces incendies.


PAYS MÊLÉ, MARTINIQUE

Et l'île retenait son trou au diable
Ses arbres à pain ses larmes
Ses bananiers ses cannes à sucre ses flancs
Ce flamboyant comme amant sur braise
Pour consoler la pluie à verse soudaine
Dans les bras du fleuve si rutilants
L'acajou égrenait les siècles marrons

Et le soleil ivre dédiait à la mer
Ses chaînes ses blessures ses victoires
La tête si lourde d'ombrages
Les merles dans les manguiers perdaient
Patience Le volcan disait aux cimes
Brumeuses Soyez colères noires
Ou amoureuses mères-courage.


DE GUERRE EN GUERRE

La mer ne sait d’où lui vient toute cette eau
Au large des déserts assoiffés de tant de fleuves

Une aile toute seule ne peut suffire à la mouette
Pour apaiser les brûlures de la vague et du sable

Toutes ces feuilles qui tombent sous la tyrannie
De l’hiver n’empêchent l’oiseau de se poser

Sur les branches libre et indomptable
Son chant nourri des neiges et du soleil

Qu’a-t-elle donc la terre pour gémir ainsi
Sous les décombres la palme percée par le tonnerre

De tant de nuits déchirées par les éclairs
Les primevères rasées par les bottes d’enfer

Je vous reconstruis saisons des veines
Des arbres, du sang de la lumière

Par-delà les frontières par-delà les murs
Si vous tremblez vous remuez ma poussière

Comment peut-on laisser l’enfant se nourrir
De galettes d’argile parmi les larmes du crocodile

Visages d’ombre chiffres sans nombre
Tours d’orgueil hippopotames lourds dans la boue

J’ai de toi île la colère de l’orange verte
Toutes ces failles dans la fêlure du vent

Comme une fissure béante dans la césure
À moi bourgeons contre tous ces cimetières.


EPOPÉE DU THYM DE PALESTINE

Mahmoud Darwich en mémoire

J’embaumais collines et plaines
Nourri de l’éclat de la lumière
Et tenais compagnie aux pas des errants
Dans le sacre de la terre
Tous ces dômes clochers et temples
Offrandes pour mille prières

Cette pluie soudaine pour mêler
Mes fragrances à l’endurance des pierres
Toujours aux aguets des fissures béantes
Les roches retenant mes chutes
Au crépuscule des siècles qui se couchent
Dans la fosse de l’Histoire

Je t’aimais rumeur de la mer si près
Qui consolais mes frémissements
Alliés aux flûtes bercées par les oliviers solaires
Ils sont venus de nuit avec leurs chars
Reptiles aux chenilles aiguisées raser mes brins
Piliers du songe bâti comme une rivière

Et je vous revois enfants brûlés au phosphore
Les cendres noircies par les nuages blanchis
De sang et de lâche poussière
Sous les ciels blessés par le plomb durci
Les hôpitaux saignés par cent obus
Les écoles comme des cimetières

Et je n’oublie la course du vent
Pour éteindre vos torches sans génie
Comment prétendre que le fusil se cache
Dans la farine les fusées dans la cuisine
Quand les lits sont éventrés sur les corps
Endormis les seuils souillés par l’infamie

Comment ne pas vous voir chauves-souris
Dans la cécité de la nuit
Bottes conquérantes qui marchez sur mes étés
Lavés de citronniers séculaires
Comment ne pas vous reconnaître corbeaux
Dans les drones sans cerveaux

Et l’hiver couvert par les pleurs des sirènes
Les maisons comme des tombes sans sépultures
Parmi les cris sombres parmi les décombres
Je consolais les étoiles réveillées en sursaut
Affolées par les traînées de vos poudres
Mes feuilles tendres martyres de vos incendiaires

Je vous le dis le thym c’est pour parfumer
Le pain à l’huile d’olive pétri de mes feux
Non pour allumer les brasiers
Ni le romarin compagnon de mes cyprès
Ni l’eau détournée de sa source
Ne pardonneront à votre mémoire ses trous

Je vous le dis le thym c’est pour les chemins
Augustes et fiers non pour les vautours
Le thym c’est pour le repos des oiseaux
Libérés de leur peur et de leur détresse
Non pour affamer les arbres et les nids
Non pour punir les mères et leurs berceaux

Je vous défie hyènes et vous casques
Le thym même cerné par le Mur
Percera la mer le ciel et la terre
Tant d’armées pour une herbe
Ne pourront empêcher mes arômes
D’être dédiés aux humains à bras ouverts.

TOMBEAU DE MAHMOUD DARWICH

Tu disais à la pierre inconsolée
Sur cette terre
Maîtresse de la terre
Il y a ce qui mérite la vie
Le sapin sourd à la prière
Le thym reclus aux frontières de l’oubli
Combien de murs
Combien de fils barbelés
Faut-il détruire pour confier à la colline
Ceux qui confisquent les oliviers
Et séquestrent la lumière
Sombrent dans la cécité du cimetière.


LISBONNE, TOMBEAU DE PESSOA

La ville qui monte
La ville qui descend
Et toi
Le passé qui remonte
Le présent qui redescend
Sans Tage
Sans Port
Tu attends
A Alfama
En suspens
Que se pose
Sur le toit de ton coeur
Peut-être une colombe
Ou la parole qui lève l’ancre
Ou que se lève le vent
Sans voiles
Ni statues
Ta barque
Toujours l’océan.


Portugal, 2000.


SENGHOR A BEL-AIR

Qui dira à la mer la douleur de l’écume
Le silence de la tombe sous nos fronts émus
Fleurs en plastique ciment encore frais
Oraisons sous l’œil de la tourterelle farouche
Inconsolée sur les branches nues
Cette herbe sauvage pour seule compagnie
Comme pour bercer l’élégie majeure
Et nos pas tremblants pour te voir ami
La parole dans l’indifférence du cimetière
Assourdissante dans le trouble des acacias
Perdue nouée dans nos gorges avares
De tant d’oubli
Fallait-il au rêve
Poète aux Chants d’ombre
Tant de vicissitudes pour célébrer la farce solennelle
La visite inattendue des oiseaux migrateurs
Et répandre la sombre nuit à midi
Bel Air et sourd à la pluie!
Que n’as-tu écouté le vent
Le gémissement des palmes sans abri
Les affres du soleil cloué anonyme
Bafoué sans merci
Avais-je frère du ficus solitaire
Une flûte une darbouka ou une kamanja
Que tu chérissais tant au bord de l’azur
Qui souriait de ses millions de lèvres de lumière
Pour réveiller ta kôra sans tam-tam
Sous le ciel du continent endormi
De Dakar à Carthage
Nos paupières ouvertes et si meurtries.


2005


LIBAN, MA ROSE NOIRE


Ils redoublent de férocité
Et crient aux cèdres

Nous sommes les seigneurs de la guerre
Nous fermons la mer le ciel et la terre
Et pissons sur vos prières
Nous mangeons les collines et les montagnes
Nous détournons les fleuves
Volons les lacs les plateaux et les arbres
De chiffres sans nom
Nous remplissons vos cimetières

Nous sommes les nouveaux aigles
Nous aimons les ruines et les décombres
Le sang des chevaux éventrés
Les larmes des murs
Les enfants sous les pierres

Nous sommes les bâtisseurs de vos cauchemars
Coupeurs de routes
Coupeurs de ponts
Démolisseurs d’aéroports
Brûleurs de vos réserves
La farine est notre ennemie
Votre pain poudre pour notre canonnière
Nous mettons l’air à genoux
Le vent à feu et à sang

Nous sommes les ravageurs de centrales hydrauliques
L’eau c’est pour laver vos morts
Nous sommes la nuit de votre détresse
Destructeurs de centrales électriques
Amis des chauves-souris
La cécité guide nos cœurs
Assoiffés de vos linceuls sans cercueils

Nous sommes les rois de la lumière
Nous tuerons la lune s’il le faut
Pour disperser vos cendres
Dans les trous de notre mémoire
Nous prierons Dieu pour ouvrir son Enfer
Croix et croissant pour nourrir nos brasiers
Et nous ferons de vos frontières nos pissotières

La bannière étoilée est notre chandelier
Dans le ciel déchiré par nos mâchoires.





TAHAR BEKRI, poète né en 1951 à Gabès en Tunisie. Vit à Paris depuis 1976. Ecrit en français et en arabe. A publié une vingtaine d'ouvrages (poésie, essai, livre d'art). Sa poésie, saluée par la critique, est traduite dans différentes langues (russe, anglais, italien, espagnol, turc, etc.). Tahar Bekri est considéré aujourd'hui comme l'une des voix importantes du Maghreb. Il est actuellement Maître de conférences à l'Université de Paris X-Nanterre. Oeuvres publiées: Poésie: Le Laboureur du soleil (1983); Le Chant du roi errant (1985); Le Cœur rompu aux océans (1988); Poèmes à Selma,(1989); Les Chapelets d'attache (1993); Les Songes impatients (1997); Journal de neige et de feu, (1997); Marcher sur l'oubli (2000); L'Horizon incendié (2002);  La Sève des jours (2003);  La brûlante rumeur de la mer (2004); Si la musique doit mourir (2006); Le livre du souvenir (2007); Les dits du fleuve (2009).