Aimé Césaire

vendredi, mars 12, 2010 by La Rédaction


12 Poèmes 

LA ROUE

La roue est la plus belle découverte de l'homme et la seule
il y a le soleil qui tourne
il y a la terre qui tourne
il y a ton visage qui tourne sur l'essieu de ton cou quand
tu pleures
mais vous minutes n 'enroulerez-vous pas sur la bobine à
vivre le sang lapé
l'art de souffrir aiguisé comme des moignons d'arbre par les
couteaux de l'hiver
la biche saoule de ne pas boire
qui me pose sur la margelle inattendue ton
visage de goélette démâtée
ton visage
comme un village endormi au fond d'un lac
et qui renaît au jour de l'herbe et de l'année
germe.



 
PITIÉ POUR NOS VAINQUEURS...
   
Ecoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d'acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs! 


SURVIE


Je t'évoque
bananier pathétique agitant mon cœur nu
dans le jour psalmodiant
je t'évoque
vieux bougan des montagnes sourdes la nuit
juste la nuit qui précède la dernière
et ses roulements d'ennui frappant à la poterne folle des villes enfouies
mais ce n'est que le prélude des forêts en marche au cou sanglant du monde
c'est ma haine singulière
dérivant ses icebergs dans l'haleine des vraies flammes
donnez-moi
ah donnez-moi l'œil immortel de l'ambre
et des ombres et des tombes en granit équarri
car l'idéale barrière des plans moites et les herbes aquatiques
écouteront aux zones vertes
les truchements de l'oubli se nouant et se dénouant
et les racines de la montagne
levant la race royale des amandiers de l'eepérance
fleuriront par les sentiers de la chair
(le mal de vivre passant comme un orage)
cependant qu'à l'enseigne du ciel
un feu d'or sourira
un chant ardent des flammes de mon corps.


POÈME POUR L'AUBE


les fougues de chair vive
aux étés de l'écorce cérébrale
ont flagellé les contours de la terre
les ramphorinques dans le sarcasme de leur queue
prennent le vent
le vent qui n'a plus d'épée
le vent qui n'est plus qu'une gaule à cueillir les fruits de toutes les saisons du ciel
mains ouvertes
mains vertes
pour les fêtes belles des fonctions anhydrides
il neigera d'adorables crépuscules sur les mains coupées des mémoires respirantes
et voici
sur les rhagades de nos lèvres d'Orénoque désespéré
l'heureuse tendresse des îles bercées par la poitrine adolescente des sources de la mer
et dans l'air et le pain toujours renaissant des efforts musculaires
l'aube irrésistible ouverte sous la feuille
telle clarteux l'élan épineux des belladones.

BLEUS DE LA PLUIE


Aguacero
beau musicien
au pied d’un arbre dévêtu
parmi les harmonies perdues
près de nos mémoires défaites
parmi nos mains de défaite
et des peuples de force étrange
nous laissions pendre nos yeux
et natale
dénourant la longe d’une douleur
nous pleurions.


ENTRE AUTRES MASSACRES


De toutes leurs forces le soleil et la lune s'entrechoquent
les étoiles tombent comme des témoins trop mûrs
et comme une portée de souris grises

ne crains rien apprête tes grosses eaux
qui si bien emportent la berge des miroirs

ils ont mis de la boue sur mes yeux
et vois je vois terriblement je vois
des toutes les montagnes de toutes les îles
il ne reste plus rien que les quelques mauvais chicots
de l'impénitente salive de la mer.


CÉRÉMONIE VAUDOU POUR SAINT JOHN PERSE



celui qui balise l’aire d’atterissage des colibris
celui qui plante en terre une hampe d’asclépias de Curaçao
pour fournir le gîte aux plus grands monarques du monde
qui sont en noblesse d’exil et papillons de pasage

celui pour qui les burseras de la sierra
suant sang et eau et plus de sang que d’eau et pelés
n’en finissent pas de se tordre les bras
grotesques dans leur parade de damnés

celui qui contemple chaque jour la première leerte
génétique
qu’il est superflu de nommer
jusqu’à parfait rougeoiement
avec à recueillir le surplus de forces hors du vide historique

le chercheur de sources perdues
le demèleur de laves cordées

celui qui calcule l’étiage de la colère
dans les terres de labour et de mainbour
celui quid u sang reencontré la roue du temps et du
contretemps
mille fois plus gémissante que norias sur l’Oronte

celui qui remplace l’asphodèle des prairies infernales
par –sacrale- la belle coiffure afro de l’haemanthus
-Angela Davies de ces Linux- riche de totues les éphingles
de nos sangs hérissés

(le vit-il le vit-il l’Etranger
Plus rouge pourtant que le sang de Tammouz
et nos faces décebales
le vit-il le vit-il l’Etranger?)

phlégréennes
oiseaux profonds
tourterelles de l’ombre et du grief
et que l’arc s’embrase
et que l’un à l’autre océan
les magmas fastueux en volcans se répondent pour
de toutes gueules de tous fumants sabores honorer
en route pour le grand large
l’ultime Conquistador en son dernier voyage.

SOLEIL SERPENT


Soleil serpent oeil fascinant mon oeil
et la mer pouilleuse d'îles craquant aux doigts de roses
lance-flamme et mon corps intact de foudroyé
l'eau exhausse les carcasses de lumière perdues dans le couloir
sans pompe
des tourbillons de glaçons auréolent le coeur fumant des
corbeaux nos coeurs
c'est la voix des foudres apprivoisées tournant sur leurs gonds de lézarde
transmission d'anolis au paysage de verres cassés
c'est les fleurs vampires montant à la relève des orchidées
élixir du feu central
feu juste feu manguier de nuit couvert d'abeilles
mon désir un hasard de tigres surpris aux soufres
mais l'éveil stanneux se dore des gisements enfantins
et mon corps de galet mangeant poisson mangeant
colombes et sommeils
le sucre du mot Brésil au fond du marécage.


TAM-TAM DE NUIT

Train d'okapis facile aux pleurs la
rivière aux doigts charnus fouille dans
le cheveu des pierres mille lunes
miroirs tournants mille morsures de
diamants mille langues sans oraison
fièvre entrelacs d'archet caché à la
remorque des mains de pierre
chatouillant l'ombre des songes
plongés aux simulacres de la mer.


LE CRYSTAL AUTOMATIQUE

allo allo encore une nuit pas la peine de chercher c'est moi l'homme des cavernes il y a les cigales qui étour- dissent leur vie comme leur mort il y a aussi l'eau verte des lagunes même noyé je n'aurai jamais cette couleur- là pour penser à toi j'ai déposé tous mes mots au monts de-piété un fleuve de traineaux de baigneuses dans le courant de la journée blonde comme le pain et l'alcool de tes seins

allo allo je voudrais etre à l'envers clair de la terre le bout de tes seins à la couleur et le gout de cette terre-la

allo allo encore une nuit il y a la pluie et ses doigts de fossoyeur il y a la pluie qui met ses pieds dans le plat sur les toits la pluie a mangé le soleil avec des baguettes de chinois

allo allo l'accroissement du cristal c'est toi...c'est toi ô absente dans le vent et baigneuse de lombric quand viendra l'aube c'est toi qui poindras tes yeux de rivière sur l'émail bougé des îles et dans ma tête c'est toi le maguey éblouissant d'un ressac d'aigles sous le banian.


PROPHÉTIE


où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
à l'espoir et l'infant à la reine,

d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave
de sa fragile queue de paon puis se déchirant
la chemise s'ouvre d'un coup la poitrine et
je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre
peu à peu dans la mer lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.


JOUR ET NUIT


le soleil le bourreau la poussée des masses la routine de mourir et mon cri de bête blessée et c'est ainsi jusqu'à l'infini des fièvres la formidable écluse de la mort bombardée par mes yeux à moi-même aléoutiens qui de terre de ver cherchent parmi terre et vers tes yeux de chair de soleil comme un négrillon la pièce dans l'eau où ne manque pas de chanter la forêt vierge jaillie du silence de la terre de mes yeux à moi-même aléoutiens et c'est ainsi que le saute-mouton salé des pensées hermaphrodites des appels de jaguars de source d'antilope de savanes cueillies aux branches à travers leur première grande aventure: la cyathée merveilleuse sous laquelle s'effeuille une jolie nymphe parmi le lait des mancenilliers et les accolades des sangsues fraternelles.


AIMÉ CÉSAIRE né à Basse Pointe en Martinique le 26 juin 1913. Issu d'une modeste famille de sept enfants, Aimé Césaire étudie d'abord au lycée Schoelcher, à Fort-de-France. Grâce aux conseils d'un de ses professeurs, il obtient une bourse pour partir poursuivre ses études à Paris, au lycée Louis Le Grand. En 1936 il commence à écrire. Père du mouvement de la négritude, s'engage en politique dans les rangs du Parti communiste français qu'il quittera en 1956 pour fonder deux ans plus tard le Parti progressiste martiniquais (PPM). Faire prendre conscience au peuple noir de la richesse de ses propres racines, tel est donc, depuis plus de 60 ans, le but premier de l'oeuvre d'Aimé Césaire, une oeuvre à la fois littéraire et politique qui prouve que le rêve peut être le moteur de la réalité et qu'on peut, tout à la fois, être fier de son identité et prôner l'universalité. En 2008, retiré de la vie politique depuis plusieurs années, Aimé Césaire décède le jeudi 17 avril à l'âge de 94 ans. Au total Césaire à publié plus de 14 oeuvres, des poésies, des pièces de théâtre et des essais. Oeuvres publiées: Poésie: Cahier d’un retour au pays natal (1939); Soleil Cou Coupé (1948); Corps perdu, avec gravures de Pablo Picasso, (1950); Ferrements (1960); Cadastre (1961); Les Armes Miraculeuses (1970); Moi Laminaire (1982); La Poésie (1994).