Farès Babouri

dimanche, mars 14, 2010 by La Rédaction

Choix de Poèmes




L'AMOUR EST UNE BLESSURE

Mon coeur glisse
Une musique intérieure
Sur des notes castrées.

Il danse, il danse
A l'épuisement des pensées
Et retourne sur la lame
La cicatrice écalate.
Pour des iris tentaculaires
Le coeur désapprend les saisons.

Il soupire, il soupire
Et oublie que la vie
Tient à ce seul zéphyre.




A TOI

Je nouerai ton sourire
Dans un coin de ma mémoire
Pour le humer pendant les jours crépusculaires.
Je romprai le jeûne avec sa lactescence
Et étancherai ma soif avec la cassure des larmes.
Je me jetterai dans la rime de ton regard
Entre le minaret de tes iris et l’alcôve de ton âme
Pour répudier la solitude
Et te dire:
C’est ici que je veux vivre,
Sur la dune pastel de ton cœur.


TU M'AS DIT...

«Là-bas, tu peux vraiment vivre ta vie»,
M’as-tu dit.
Je te réponds qu’ici roucoule l’attente
Qui fermente les incertitudes du provisoire.

Il est vrai que c’est ici que j’ai choisi
D’enterrer mes peurs,
Mais je sais que c’est ailleurs
Que je moissonnerai.

Si tes bras se referment sur mon icône,
Ma mère saura me recueillir
Au moment de la psalmodie du rivage dentelé
Qui clame mon corps.


LE LAC MAJEUR

Stresa s'est débarrassée
De ma turpitude majeure
Lui donnant une peau
Aérienne et joyeuse.

Les neiges éternelles
Offrent une dentelle
Au Lac Majeur
Et un diadème au coeur suspendu.

Et c'est autour de cette Grosse Larme
Que la Vertu et le Vice
Font une ronde;
L'une remue l'eau
Et dit: "pluie, pluie, pluie"
L'autre l'effleure
Et dit: "brouillard, brouillard, brouillard"

Tout a été dit sur l'Amour
Tout a été dit sur l'Amitié;
Et moi je m'entête
A tatouer le papier
De mon encre aquatique.


AU CAFÉ

Je remue mon thé…
Et dans ce tourbillon sucré,
Je revois des hommes enturbannés
Suivre la danse de la cuillère
Comme des derviches tourneurs.

Entre dunes et pierres,
J’entrevois tes yeux dénudant
Ma pudeur ;
Alors, les yeux baissés,
Je te revois dans mon thé
Comme un Gaulois au sourire fleuri
Guettant patiemment le lever de mes iris.

Entre Touareg et Gaulois,
Entre erg et reg,
Entre miel et fiel,
Je bois mon thé
Qui se verse dans mon cœur...

AVEC LE TEMPS

Dans le frou-frou de la nostalgie
Je cherche éperdument
Quelques odeurs et couleurs
De jours passés.
La mémoire est une fièvre
Qui égrène les astres meurtris
Du désert que j’ai traversé.
Des noms meurent sur mes lèvres
Et mes yeux vidés des aurores lointaines
Habitent le territoire du songe.
Avec le temps,
La mémoire devient l’ennemi de l’homme.


BIRTHDAY LETTER


Tel Noé, j’envoie ma colombe
Et elle revient les pattes boueuses.
Je sais que l’absence
Est une contrée
Marécageuse
Et
Incertaine,
Aux couleurs incertaines,
Aux fruits incertains.

N’est-ce pas de cette terre
Que naît l’espoir?
Que voit la vie?
N’est-ce pas de cette boue
Qu’est né l’amour?

Alors tel Adam,
J’envoie ma Eve
Et elle revient les mains
Pécheresses.
Je sais que le désir est un regret
Qui nous fait sortir de notre peau ;
Il est un lieu aux frontières épineuses
Plus l’on se gratte,
Plus l’on s’y plaît.

Je relis un calligramme têtu
Sur la crête de mon front
Miroitant dans les larmes
Dentelées des jours passés,
D’un visage passé.

CE BLEU TURQUOISE

De mes mains coule
Une ondée sauvage
Et prend la forme d'une caresse
Primale
Odorante
Comme une première soif
D'un printemps
A la lisière de l'été.

Le regard est vif,
Le bleu turquoise jalouse le récif
Timide
D'un corps qui drague l'espérance
Et ravive le désir
"Désailé".

Je t'appartiens ô désespoir
Pendant comme une grappe
Sur ma gorge en feu.
Je t'appartiens
Puisque c'est ainsi que je conjure
Ces chants qui remontent
Des pierres
Que le crachin martèle et torture.

Mon désir n'est plus mien
Dès que je le mets sur mes lèvres.
Il est le leur
Je suis leur serviteur!


CHANT XX

Nastie d’un cœur
Arpentant l’espoir
Grivelé de jours
Ecumeux et pétillants
Loin de la crainte
Sourde des lendemains.

Je sais que demain est incertain
Et qu’il n’y a pas d’amour heureux!
Romprais-je le cœur qui espère
Ou le laisserais-je voguer
Mille nuits et mille jours
En sachant qu’il n’atteindra jamais le rivage?


CHOCOLAT


J’entends le tressaillement des feuilles
Ainsi que la craquelure des branches
Et je pense à tes mains tremblantes
Et au chocolat croquant qu tu m’offrais.

Ce temps-là semble lointain et proche.
Et tel ce ciel d’absence
Au bout de mes doigts
Cherchant dans l’éloquence de l’attente
Ta bouche vermeille aux mots doux.
Et tes yeux de prairie
Où voguent, en chœur, nos cœurs qui espèrent.


EN MARCHANT DANS PARIS

Heureux les étourneaux qui écument le ciel
Redéfinissant les sentiments épars
Sous le regard
Des visages hagards
Des cyprès
Si prêts
Des prés de la mort.

Quand les fontaines tarissent,
Les larmes se relèvent
Sur le lys blême de la place aux solitudes.

Nos lèvres brûlent de tant de distances
Et de ces adieux toujours renouvelés.
Si nous nous rencontrons
C’est pour mieux nous parsemer,
Et quand sonne l’heure d’aimer
Il y a toujours des «mais»,
Et quand je veux vieillir,
Il faut déjà mourir.


L'ENFANT

Je regarde une petite enfant
Courir sur cette pelouse,
Et de ses pas incertains,
Elle tombe et se relève,
Retombe et se relève.

Je pense à l'incertitude de mes certitudes
Et à la certitude de mes incertitudes.
Je me vois alors parcellisé
Titubant comme cette petite enfant
Dans les couloirs de la vie.
Je tombe dans le provisoire
Et me relève,
Je retombe dans l'improvisation
De l'attente
Puis me relève.

Je sautille sous l'apparence d'un papillon
Aux couleurs gaies
Dans l'attente de ma nuit
Pour me faire papillon de nuit
Et graviter autour du feu.

L'enfant tombe et se relève,
Je tombe et rêve
De ce qu'il y a derrière ce feu.


LA CHANDELLE ET LE PAPILLON

Grisonnant devant la chandelle,
Un papillon, dans son sublime éclat, y loge
Ses ailes dans l’oubli du feu.

« Ne t’avais-je point prévenu ?
Dit la cire fondant en larmes,
Dans son souffle épileptique,
La flamme moissonne les regards étoilés.
Et dans l’avidité de l’éternité,
Elle se consume jusqu’aux os»


LA MOISSON DE LA VIE

La rosée tombe sur l’ami qui retient
La tulipe qui s’est penchée
Sur l’Ailleurs.
Le temps court, mon ami
La vie aussi.
Le temps fuit,
La vie suit...

Toi qui aimes les fleurs
Te voilà assisté à la moisson de la vie
Du haut de ton front délicat
Et de tes yeux doublement endoloris.
Toi qui pleures aujourd’hui
Tu fais escale
A l’interstice étoilé des choses faites
Des choses non-faites
Et tu reprends le sentier
Sur la main fleurie de demain.


LA PEUR

Chaque jour,
J’
a
r
p
e
n
t
e
Cette courbe de peur
Et imagine de mes larmes
Une étincelle du décor
De demain.
Dos à dos,
Je vais avec ma vie
Comme un oiseau
Qui laisse dans chaque rets
Une plume
et
Un CRI.


LE FLAMANT ET LA MOUETTE

Le flamant rose et la mouette se rencontrent
Sous les arcades de la Porte de Mars
Allaitant de mille promesses
Des jours douteux d’un plat pays
Aux odeurs de bégonias,
Et d’un autre pays aux mille cimes
Aux odeurs du fruit et de la fleur de l’opuntia.

L’Aisne ne coulera pas ce soir
Sous le duvet de la fluide sensation
Puisque les écluses du cœur
Renferment la peine des départs
Et les promesses de l’Amour.

Le flamant et la mouette
Prennent leur envol
Au-dessus de la voûte de la Porte de Mars
A la rencontre des scarabées et des gazelles
D’un certain désert
Et des premières feuilles attachantes
De l’automne.


LE MIROIR

Le miroir aussi
Glace le regard
Et le fixe
Sur les nébuleuses
De l’air du temps.

Le miroir aussi
Laisse s’échapper
Une brume
Car il est le porte-parole
De l’esprit.


LE SINGE ET LE CROCODILE


Un jeune singe ayant été maltraité,
Prend la route du bois de l’éternité.
Il mange des bananes assis sur l’arbre
Au-dessus de la rivière macabre.

Le singe jette les épluchures de son fruit
Qu’un crocodile ramasse goulûment, puis
Dit qu’il ne peut s’agir que d’un ami.
Il émerge et voit un singe ébahi.

Très vite, le crocodile noue amitié,
Et le singe veut oublier son passé
Loin des chasseurs, des méchants, des altiers,
Rejoint le crocodile sans y penser.

Un jour, la rivière devient menaçante :
La fille des abysses est agonisante ;
On la promet à qui la délivre.
Le crocodile à cela est ivre.

L’unique remède est bien le cœur d’un singe,
Alors le crocodile réfléchit, songe
A son ami dans un simple subterfuge :
Il y a une fête au fond, je te laisse juge.

Nous sommes conviés à la fête de la belle.
Peut-être serait-elle éprise de toi, bel
Ami qui m’avait donné à manger,
Qui m’avait accepté sans préjugés.

A mi-chemin, le crocodile annonce
La pure vérité avec nonchalance.
Sans crier, sans avoir peur, sans singer,
Le singe dit: «Mais tu aurais pu songer

Que nous les singes nous suspendons nos cœurs
Aux arbres pour mieux profiter de l’heure.
Si tu me raccompagnes à la surface,
Je t’offre mon cœur, je le jure par ta face.

Certes, je le ferai pour t’offrir la belle.
Et pourquoi ne le ferais-je ? Tu es l’aile
Qui m’a porté, qui m’a bercé un jour
Alors que je fuyais un passé lourd.»

Arrivé là-haut, le singe fait la belle:
«Je crois tu as suspendu ta cervelle!
Il ne faut, je te conseille mon ami,
Jamais mordre la main qui nous nourrit!»



LIBELLULES

Je me suis souvent demandé
Comment meurent les libellules
D’ennui,
Au matin,
Les ailes tournées
Contre le soleil pathétique.

Non, les libellules n’ont pas d’ailes
Au moment du déploiement de l’aube ...

Je me réveille insensible
Aux rêves ailés de la nuit,
Et je vois cet autre
Allongé comme le sommeil.

Je me lève et me jette
Quelques larmes sur le visage,
Et entre une prière évidée
Et un café dévidé,
Je prends la rue à mes pieds
Laissant cet autre
Allongé comme le sommeil.

Je traîne dans la rue
Prostituant mes yeux
Avec les éclaboussures de la vie.
Mais mes yeux sont vides
Comme les rails du chemin de fer
Au seuil de ma ville,
Et mon cœur est sans vie
Car j’ai oublié
De me réveiller
Ce matin.


MAISONS KABYLES


Maisons de pierres
Où l’homme est fier
De l’intimité sacrée
Que l’argile couve.
Maisons de pierres
Où l’homme qui passe
Doit se pencher
Comme pour saluer
La maison sacrée.


PALIMPSESTE

La nuit est un océan
Où ma mémoire vogue
Parmi les ressacs
Des souvenirs étouffés.
Et toi,
Tu es un phare
A l'horizon lointain
Tantôt m'attirant
Tantôt me rejetant
Dans de lunatiques vacillements.

Tout est prétexte aux yeux baissés,
Même ces palmipèdes déboussolés
Autour du bassin de ton enfance,
Pour lesquels tu offres
Un regard et un chant.
Or, j'ai travesti mes yeux
En palimpseste
Pour ne lire que tes voyelles
Et les unir à mes consonnes.

Brille donc de ton lointain horizon
Mais que ta lumière me guide
Jusqu'à ton rivage.


PEUT-ÊTRE...

Je couve tes mains de mes mains
Pour nommer ce papillon frénétique
Qui palpite au-dessus de la fleur.

J’ai appris à aimer avant de toucher
Même si les cils cachent mal l’iris.
Peut-être ai-je tort de dormir
A même la racine
Pour mieux sentir le parfum
Après la rosée
Au matin.
Peut-être...

Peut-être que les regards égarés
Se retrouveront loin des omissions
De la nuit, loin des sermons bafoués
Et des rêves solitaires.

Je couve tes mains de mes mains,
Et ton visage de mon regard
Pour te nommer ô toi Amour.

Je sais que la bougie
A pour contrée la lune grise; je le sais
Et j’ai souvent été ébloui
Par la lumière
Comme un papillon qui refuse
L’abat-jour.

J’ai continué ma poésie
Agrippé à la consolation du rêve et à la coulée
Des ondées
De l’espérance.


SEUL PARMI MES SOSIES

J’ai encore l’empreinte des baisers
De tes yeux
Sur le triomphe fortifié de ma peau.
Et doucement,
La nostalgie tournoie entre les doigts
De lieux pulvérisés
Par nos pas disséminés.

J’interroge le cœur
Aussi bien que les yeux,
La bouche,
Les mains,
Les pieds,
Et ils me rassurent d’une étoile
Filante…

Alors,
Je ris,
Je pleure
De cette évidence
D’être seul parmi mes sosies...


UN PRINTEMPS À BAGHDAD

Le printemps a besoin de fleurs
Au lieu des bombes et la rancoeur.
Qui cultive la peur et l'horreur
Celui-là moissonne la frayeur!

Et comme tout ce qui monte descend,
La pierre rejoindra son élan
ET l'aigle qui plane dans le ciel
Mourra certainement de son fiel.

Les vautours, les hyènes, les loups
Mourront en mangeant après coup.
Alors, le printemps renaitra
De ces immondices et vivra.


LE VOYAGEUR


I

La route est longue
La route reste à mesurer
Sous l’incise de l’oiseau
Terrestre
Aux pattes embourbées.


Non, je n’ai pas le droit
Au repos, à la fusion,
A l’effusion de ma peau
Je ne suis qu’un voyageur
Les matins obombrent les soirs
Les soirs bombardent les matins
Je dois m’en aller retrouver mes pas
Sous l’égide des migrations temporelles
Et de la transhumance de la mémoire.


Voici une gare
Mais je n’attends nulle voiture
Mes os supportent l’égarement
Des paysages d’autrefois
Car pour aller vers demain,
La porte d’hier s’impose.


Les vigiles barbelés
Dénoueront mon mendil
Pour goûter au secret
De ma galette
Et du palimpseste de mes jours

                              -qu’ils me reprocheront d’ailleurs
                               car, disent-ils, il faut se méfier
                               du voyageur sans bagage!


dans cette ville où l’on faisait ses
ablutions avant d’entrer,
on ressortait les mains sales.


Dans la plaine, les épis se prosternaient
Maintenant le béton s’érige
Laid
Il se macère
Dans le blasphème.


Ils me demandent le pourquoi
De mon départ.
L’étreinte des jours, dis-je...

Un égaré, donc, tu es
Celui qui se dérobe à la terre
Celui qui vend sa terre
A l’étranger.


Comment vendrais-je cette terre
Puisque je ne l’ai jamais possédée?
Je l’ai foulée
Je l’ai nourrie de mes larmes
Je l’ai couvée de mon corps.

Cette terre de mes ancêtres
Nous a été prise
                  Reprise
Nous étions ses vicaires
Nous étions ses esclaves
Mais oh on jamais nous l’avions
                                      Possédée.

Cette terre m’a éructé
Comme elle vomit les os des absents.
Cette terre anthropophage
Qui croque les os de ses fils...

Pourquoi tant de questions
Après tout cela?

Les vigiles barbelés
Dénouent mon mendil
Croquent ma galette
La terre vient de reprendre ce qu’elle m’avait donné.

Je ne suis qu’un voyageur
Je n’ai pas le droit à la rancune;
Elle est une herbe amère et parasitaire!


J’ai le souvenir maternel
D’une main jetant l’eau derrière
Moi
«Va comme l’eau
                  et
                              reviens comme l’eau.»

Mais le sable dans l’eau
Etrangle
La clepsydre trotteuse.

Dans ces contrées,
La clepsydre devient sablier
L’eau devient sable
La salive, morve.

Me laissera-t-on
Aller sur la distance éternelle
Après ce réquisitoire
                                mi-erg
                                mi-reg?

Je regarde les maisons squelettiques
Au loin,
Et mes vigiles barbelés
mi-faux,
mi-squelette zombie.
Me somment de partir
Me donnant un coup sur mon dos
Comme une bête de somme.

Peu importe la blessure
Lorsqu’on est sûr de notre rêve!

Je reviendrai un jour ranger vos faux,
Je reviendrai un jour ronger vos fonds!

Aller,
J’ai tout mon temps,
Et je suis pressé sur la route
De l’opuntia
Entre erg et reg
Ma nef doit avancer
Avec un peu de nerf et de nif
Je parviendrai
Car je suis un voyageur
Du temps opalin.

Les saisons dégorgent sans jouissance
                                    Sans saveur
Dans ce pays...

Je dois rattraper le retard
de la nuit
je n’ai pas de gares
je n’ai pas de repos.

Je parcelle
Ma galette rassise
A la sueur de mes os.

Je dois survivre
Pour vivre.

Mes sandales sentent déjà
Le santal d’aubes claires
Mais la route est encore
                      Longue,
Langue permise enfin dans mes soliloques sahariens
Je ravive mes ancêtres
Dans des alphabets
Que je doigte dans les cendres.

Je couvre le feu
Et rouvre ma route
Demain reste à faire...

Je sais que l’on dit
Que je suis fragile comme les jours à venir.

Or, on ignore que je ne suis qu’un voyageur
Dont les ailes sont mutilées
Et qui s’arrête à toutes les gares
Pour boire de mes yeux
Ces rails tentaculaires
Et dormir dans la caresse des départs.

Mais qu’importe les départs:
          Au son du sifflet du Temps
          Tous se ressemblent!

Je ne suis qu’un voyageur
Que le velours des montagnes
Et la mer lascive abandonnent
Dans un défilement voilé et furtif.

Non, je ne veux pas être rude.
Je n’appelle pas être forgé
Le fait de vivre parmi les puanteurs
Des mots et les exactions du hasard.
Car le hasard n’existe pas;
Même les miracles n’existent pas.

Je sais de quoi je parle
Moi qui ne suis qu’un voyageur.

Je sais que l’on dit
Que je suis rude
Puisque je viens de briser des croyances.

Je vois déjà
Comment ils fendent ma voie
Et déserte mes yeux.

Je ne sens plus mes pieds...
Non, je ne vais pas me reposer.
Je ne suis qu’un voyageur
Non pas une épitaphe
Sur le front de la Vie.

Allez-y, partez, vous qui m’avez accompagné
Jusqu’ici,
Au questionnement de mon voyage.
Vous pouvez vous en aller;
La nuit tombe, et on vous attend.

Moi, je ne suis qu’un voyageur
Et personne ne m’attend
Ou peut-être:
Des visages sans regard

Parmi les ombres bouillonnantes
De mirages lointains
Toujours au-devant des ballasts
Qui s’ouvrent sur ma peau.

Il y a aussi cet ailleurs
Que j’élève dans ma mémoire
Pour ne point mourir de chagrin
Et que je salue de mon orgueil,
De mon rêve et de mon désir.

Je ne suis qu’un voyageur
Comme une rivière qui se donne
A l’ambition de la mer.
Je veux renier ce voyage
Car je ne comprends pas
Les errances de mes yeux
Et les promesses de la Solitude.

II

Vous pouvez vous en aller,
Il se fait tard sur la route des jours.
Non, ne craignez rien pour moi,
Je suis un voyageur;
Ce sont les autres qui devraient me craindre.

Ce que je crains?
Je crains la Vie.

La vie est un rêve
Où seul celui qui a les yeux
Ouverts
Se lève.
Où celui qui les a fermés
Au réveil, il crève

Et la Mort?
Non, c’est la Vie qu’il faut craindre
Parce qu’elle nous échappe
Lorsque nous désirons l’étreindre.

Quant à la Mort,
Nous l’étreignons toujours,
Jusqu’à l’étreinte finale.
De plus, la Vie n’est que le commencement
De la Mort
Qui, elle-même, est un commencement
D’une vie.
La Mort est probablement

L’unique poitrine contre laquelle nous voudrions
Etre blottis
Eternellement.
La Mort est l’apaisement
Du fracas de la Vie.

Et la Solitude?
La Solitude est le pain quotidien
De celui qui voyage
Dans la quête de la Vie.

La Solitude n’est pas l’effilochage de la foule,
C’est le sentiment qu’a l’hirondelle
En rasant les eaux-hématomes
De la mémoire.

Et la Mer?
La Mère ou la Mer?
Peu importe
Elles sont toutes deux celles qui nous bercent
De leur grandeur.
Lorsque j’évoque la Mer,
Je pense à ce qui est Vie,
Et donc, à cette génitrice qu’est une maman.
Une maman est la première des choses
A laquelle nous songeons
Quand la Mort frappe à la porte.
C’est une autre appellation
Du jardin édénique
Qui se trouve sur terre.
C’est une larme dans laquelle
Nous nous mirons pour laver
Nos cœurs échinés de tant de mal-amour.

Et l’Exil?
C’est une pluie dans les dunes asséchées
Des sentiments.
L’Exil, c’est ce qui nous mène
Jusqu’aux choses que nous quittons.
Il nous renvoie
A la fureur des miroirs
Dans lesquels nous refusons
De nous voir.

Mon ami,
Le voyageur est un éternel exilé
Du Temps éthéré.
L’Exil est l’expression du rejet
De l’arc par la flèche.

Ce sont tous ces départs précipités
Alors que nous voulons rester.

Et l’Attente?
Ah, l’Attente!
Mais elle n’est qu’un exil inconscient.

L’Attente
Construit toujours son temple
Sur les rivages de l’Amour
Dans la psalmodie des ressacs,
Des flux et reflux
Du temps et du contre-temps.

Aussi,
L’Attente nous apprend-elle
A ne plus attendre...

Et l’Amitié?
L’Amitié doit être le préambule
De tout amour.
Le début et la fin de tout commencement.
Quand vous aimez, n’aimez que par amour;
Qu’on vous le rende ou pas,
Vous êtes aimé deux fois.

Allez, partez. Il se fait tard.
Mon voyage recommencera
A la limite de vos talons
Car je ne suis qu’un voyageur
Recherchant mon épitaphe
Avant de me verser dans le tamisage
De la terre.
Le Destin décidera
Si mon voyage sera court ou long.
Je ne puis désormais décider
De ma prochaine station
Parce que ma station est intermédiaire
Entre le poussiéreux et le stellaire.
C’est un ordre que seuls les humbles atteignent
Dans le Royaume de Dieu.

Que cet utile ou inutile voyage
Me mène jusqu’à Toi, ô mon Dieu,
Pour me reposer enfin dans Ta Lumière.

29.09.09
Je ne suis qu’un voyageur
Qui retrousse les distances
Et qui essaie de raccommoder les âmes errantes.
Je me souviens des portes restées béantes
Jours et nuits
Dans la dissonance de mon enfance.
Je me souviens du pain partagé avec
Le voisin
Le voyageur
L’errant
Et même le distant.
Je me souviens des mains anonymes
Qui caressaient les petites têtes
Et des seins anonymes aussi
Offerts à l’onomatopée
Enfantine.

Je me souviens des belles plages
Qui ravissaient l’œil
Et enchantaient le cœur en mal de mer.

Oui, vous pouvez dire que je suis
Nostalgique
Voire même que je suis fou de croire à ce faste d’antan.
N’est-ce pas pour cela que je défie
Le voyage
Et le temps?

Je cherche un lieu
Où confier ce qui me reste à vivre
Un lieu où les miroirs
Ne se brisent pas, où ils ne sont pas mangés
Par des yeux cupides et faucheurs.

Je ne suis qu’un voyageur...



SONNET A HANNAH

Quand le ciel a fermé ses yeux, ce soir,
Le jour comprit qu’il doit se dissiper.
C’était l’été mais vint très tôt le noir,
Rappeler qu’il ne doit plus se tromper.

Ce n’est guère le temps de vouloir duper,
Même si c’est le soir, le soleil viendra
Réveiller ce ciel qui, longtemps crispé,
M’a annoncé qu’il pleuvra sur mon toit.

J’aurais aimé t’offrir de beaux lilas
Quoique maintenant j’aie laissé jachère
Le jardin où nous serions, toi et moi,
Où nous cultiverions des choses très chères.

Nos anciens ont construit des huttes en pierres,
Y restent toujours malgré qu’elles soient primaires.




FARÈS BABOURI né en 1965 à Béjaïa (Algérie), est l'auteur de deux ouvrages publiés en Algérie: le premier est un recueil de poésie Le Jardin d'alcôve, éditions Le Fennec, 1994, et un beau livre sur sa ville natale Béjaïa (2002), réédité en 2007 aux éditions Madani. Ajoutons à cela, ses nombreuses traductions (français, anglais, arabe) de documents ainsi que le livre de Marc Schweizer, L'Aloès, la plante qui guérie (en arabe, 2006).