Chawqi Abi Chaqra

samedi, novembre 07, 2015 by La Rédaction

Poèmes



UN OISEAU

L’amour est un oiseau
Que tu as porté dans la forêt à travers la conscience
Tu as lavé ses griffes dans ton âge,
Secoué son bec, sa petite tête
Et ses cheveux fins comme le silence.
Tu as pensé: «Peut-être méconnaîtrai-je ses voyages»
Tu as voulu le chasser par la fenêtre
Vers l’immensité du temps
Mais, endormi dans tes yeux,
Il s’est déshabillé
Et il ne vole plus.


UNE THÉIÈRE

La vapeur fait transpirer le bec
De mon amie la théière
Chaque matin elle se présente
Et pleure le thé de la chaleur
La nostalgie la brise...
Hier, j’ai eu froid
Elle n’est pas venue
On m’a dit : «elle est morte de vieillesse
Et les gosses l’ont ensevelie sous les pierres».


L’ÉTUDIANTE


Dans la montagne des nains
Mon étudiante est une magicienne
Elle s’envola sur son cahier,
Elle s’envola sur son sabot,
Emporta sa craie et sa gomme
Pour écrire «diable»,
Gommer «diable»
Le chasser du royaume de ses tétins,
Pour étudier la géographie
Elle est ainsi entrée dans la capitale des miroirs
Capitale des cierges et des nouvelles
Telle une abeille, égarée, loin de la maison
Elle avait perdu de vue le capitaine ainsi que les mers
Comme on perd une goutte d’huile.


LA FAUTE

Le soleil est un âne en arithmétique. Il se couche chaque soir et fait la même erreur.



LES VOISINS ME PRENNENT POUR UN ASTRE

- Je naquis d’un basilic. Je courus dans le plat de mes traces.
- Un clou dans mon soulier et une épine dans ma barbe, c’est tout ce que je possède.
- J’ouvre l’ombrelle et les bouteilles. Je patine sur toute la géographie.
- Je passe l’été dans le cou d’une girafe.
- Les claquements de l’air m’ont asséché.
- J’avale à jeun le phoque et les piments forts.
- On me plante dans un panier. Je vais aux noces.
- Je mange les prépositions et les points d’interrogation.
- Je répare les trains. Les bagages et les cartes d’invitation tombent sur l’épine de mon dos.
- Je brille sans être or et sans être pape.
- J’éternue et tous les boutons des barils sautent en même temps.
- La pierre n’engendre pas des enfants.
- La fourmi est une olive, une dame, un tapis, un yacht et deux piastres et demi.
- L’oiseau est un piano.
- J’échouai aux élections municipales et mon épaule gauche a bleui. J’ai lu le journal à l’envers.
- J’allume le chauffage avec des ciseaux.
- La figue est la maîtresse du kurde. La prune est un bouton de veste de cardinal.
- Je me retourne dans mon pyjama, et mes voisins me prennent pour un astre.
- Tel un tailleur, je sens les épingles.
- J’ai perdu mon porte-monnaie. Il contenait un mouton, un escargot et cinq sous
- Un feu éclata dans mon oeil. Les locataires et les gendarmes prirent la fuite.
- J’ai laissé le livre ouvert. Les ennemis, les tigres et le juges tombèrent dedans.
- Je nage dans la jarre.
- J’ai une collection de cochons, de papillons et de frites.
- Mon oncle paternel ronfle. Il lit les rêves. Il aime sa femme comme un oignon.
- Mon oncle maternel est un ivrogne. Il écrase des scorpions sous ses bottes.
- De temps en temps, je sors mon coeur et le pose sur ma table de nuit comme un réveille-matin.
- Ma tête en cognant le plafond a éteint l’électricité.
- Je passe une nuit blanche à la fenêtre, causant avec l’amie A et Madame Z.
- Au rez-de-chaussée habite une oie, au second une mouche, au troisième un pois chiche. Nous occupons le dernier étage.
- « Lionceau » est un rossignol, non un homme.
- Je pince ma fiancée. Elle donne à la Croix-Rouge son sang qui gicle.
- Avec un briquet j’invente la lumière. J’espionne. Sur la peau de l’ours, j’écris le feu. Je vole ses moustaches.
- Les grenouilles n’ont jamais sommeil. Des nuits entières, elles jouent aux cartes.
- Je partage avec l’accent circonflexe la tête du A.




UN ROYAUME

Dors, j’écris
Dors, je suis moineau
Dors, je suis coquille
Dors, je suis bateau
Dors, prends-moi
Dormir avec toi est un royaume.


PRENDRE LE FRAIS

Je saute de joie sur un seul pied. Chaque famille m’invite pour engendrer des enfants, pour créer des chevaux qui mènent l’homme sur le vent.
Je trais la chèvre. Je lui donne à manger des tabliers d’écoliers et des rideaux de théâtre. Je la tiens par les cornes, elle s’envole comme une voiture et donne des coups de cornes aux chiens et aux acteurs.
Je suis né jaune à force de boire du miel et de l’encre. Je m’abîme, et Dieu m’aide.
Pas d’épines dans les nuages. J’attrape une fleur trop haute dans un bal, dans une noce, et en prenant l’air.
J’apprends au troupeau à monter à bicyclette pour qu’il devance le loup et la dame aristocratique.
Ma cousine est bergère dans un musée, ma soeur fait du ski, elle traîne les neiges et les sports. Son fils est herbe, ma mère rocher sur lequel je coupe le fleuve.
Je lis la coiffure, les astres et le livre de la magie. Je rencontre les scientifiques et les bergers. J’ouvre la cave pour mon âne. Il donne des coups de pied à la lune, mord les voyageurs, plonge dans l’huile, dans l’olive et dans la tempête. Il est d’acier et de cire. Je l’allume gratuitement pour qu’il brille et éclaire le monde par temps d’éclipse.
Je réduis l’hôtel à une simple fleur. J’ouvre ses draps et ses sous-vêtements.
Je prends une photo pour la lanterne. J’inscris la fable d’une petite fille qui tombe sous la croix. Une abeille suce sa glande.
Je traverse la boîte d’allumettes, le jardin et le gâteau, un foulard autour du cou comme les scouts dans les pins.
Sur mon front volent les poulets, les colombes et un petit drapeau qui indique la couleur de l’ambassade.
Je voyage dans les airs vers ma tente sauvage. Je mange le poulet entre ses cuisses.
Sa chair est aussi douce que le papier à lettres.
Je ne mets ni le pantalon ni le fez, car je ne suis pas l’élu du village.
Le vendredi saint je me fige devant la croix. Je deviens savonnette.
J’imprime les chansons, les accroche dans le gosier d’une chanteuse houspillée par les clients. Ils la frappent avec les chaises et elle avale sa salive.
Mes regards sont un grain de musc ; une laitue que le canard plongeur avale.
L’été s’installe. Le froid revient au pôle comme un aigle à son nid.
Un miracle est arrivé. Ma chèvre s’envola avec ma jarre de lait, emportant avec elle les photos et les crayons.


LA JARRE

Une pierre roulait
Non, un homme
Non, un papillon
Non, un chat
Non, une fleur
16
Non, une gomme
Une femme nommée «Non» roulait
Et la jarre se brisa.


(A. K. El Janabi et Mona Huerta)*


* Le nom des traducteurs figure dans cet ouvrage à la fin du poème ou groupe de poèmes qu’il a traduit.



CHAWQI ABI CHAQRA, né à Mazra'at el-Chouf en 1935, Chawki Abou Chakra est un poète et un critique littéraire. Il a notamment écrit dans les rubriques culturelles du journal An-Nahar. Parmi ses œuvres: «Les sacs des pauvres» en 1959, «Un écureuil tombe dans la tour» en 1971, «Ne prends pas l'enfant du temple». Co-fondateur en 1957 du groupe littéraire La Pléiade, auteur de sept recueils poétiques, traducteur de Pierre Reverdy et de Lautréamont, créateur et animateur de la page culturelle d’an-Nahar, Chawqi Abi Chaqra, publia tout d’abord deux recueils attachés aux nouvelles contraintes de la versification «libre»: Les sacs des pauvres (1959) et Les pas du roi (1960). C’est en 1962 qu’il publie De l’eau pour le cheval de la famille, inaugurant alors une poésie désentravée, émancipée des critères de l’école poétique du moment. Remarquant cette profonde mutation, la revue de Chi‘r lui attribua cette année-là le prix de la meilleure oeuvre poétique. « La poésie moderne, dit-il en 1967, abonde en bavardages superflus. La vacuité tue le fond de la poésie. Ainsi le poème moderne encourt le risque de s’égarer là où se perdait l’ancien poème traditionnel fondé surtout sur la virtuosité lexicale, le ton sentimental, oratoire et emphatique». Abi Chaqra, en fait, a fait revivre, selon El Hage, «dans la poésie arabe des sujets dont la plupart étaient tombés en désuétude et d’autres qui sont tout neufs». Et selon le fondateur de la revue, Youssef al-Khal: «l’apport le plus important de Chawqi Abi Chaqra, c’est sa relation intime et son attachement visceral au village libanais et au monde de l’enfance». Comme l’a montré Jean G. Karma, l’innovation de ce poète hors pair apparaît dans «Le rejet d’une grande partie du vocabulaire poétique classique et romantique (...) et l’adoption d’un autre style simple, réaliste, prosaïque, riche en termes et expressions pris à la langue parlée libanaise. L’emploi de structures syntaxiques simples et naïves pareilles à celles employées par les enfants dans leurs conversations. Les phrases sont courtes, composées d’éléments très restreints. Le recours à une forme très spéciale de l’anecdote, comme moyen d’expression poétique. Dans les poèmes en prose d’Abi Chaqra cette forme de narration a pu échapper à la prosaïcité par l’absence detemporalité, et par la fréquence des figures de rhétorique».