Umar Timol

samedi, novembre 07, 2015 by La Rédaction


Poèmes choisis




LE CRI


les mots ne sont capables de rien
ils ne ramèneront pas à la vie les enfants
ils ne rendront pas les hommes moins fous
ils ne façonneront pas la paix
mes mots ne sont capables de rien
et la mère ne cessera de pleurer
et la mère ne cessera de pleurer la mort de ses enfants
entendez-vous le cri de cette mère
mais ce n’est plus un cri
pourquoi
pourquoi
pourquoi
et les barbares ne cesseront de lancer des bombes
et ils ne cesseront pas
car il leur faut ce sang
le sang de l’autre
mes mots ne sont capables de rien
et une bombe déchiquètera tout à l’heure
un autre enfant
un enfant qui aurait pu être le mien
ou le vôtre
et une bombe réduira son corps en bouilli
et une bombe le figera dans la nuit
et une bombe le tuera
entendez-vous le cri de sa mère
mais ce n’est plus un cri
pourquoi
pourquoi
pourquoi
mes mots ne sont capables de rien
ils n’apprendront pas à ceux qui ont oublié l’histoire
à ceux qui sont les plus aptes à comprendre l’histoire
le sens de leur histoire
et le sens de la compassion
ils ne déploieront pas leur lumière
dans les antres de la haine
mes mots ne sont capables de rien
ils ne ramèneront pas à la vie ces enfants
ces enfants ne se mettront pas à courir et à jouer
car c’est leur métier de courir et de jouer
mes mots ne les ramèneront pas à la vie
mes mots ne dessineront pas dans leurs yeux
des rêves
car les enfants ont été ainsi conçus
ils sont de la matière des rêves
ils ont été conçus pour rêver non pour que des bombes les tuent
mes mots ne sont capables de rien
et la mère ne cessera de crier
mais ce n’est plus un cri
c’est quelque chose d’autre
bien au-delà de tous les mots
et la mère ne cessera de crier
pourquoi
pourquoi
pourquoi
mais que sont-ils donc
sont-ils seulement comme nous
qu’est-ce qui les a rendus ainsi
et mes mots ne sont capables de rien
ils sont impuissants face à tant de violence
ils sont impuissants face à l’obstination au Mal
ils sont impuissants face à ceux qui sont les plus aptes à comprendre l'histoire
ils sont impuissants face à ceux qui ont oublié le sens de leur histoire
est-il d’oubli plus monstrueux
et mes mots ne sont capables de rien
il ne rendra pas le dernier instant de l’enfant moins douloureux
il se verra mourir
il souffrira
il verra son corps fragmenté
déchiré
comme ceux d’autres enfants
tout à l’heure
ce soir
demain
rien n’arrêtera la violence
et la mère ne cessera de crier
entendez-vous ce cri
l’entendez-vous
pourquoi
pourquoi
pourquoi
entendez-vous ce cri
mes mots ne sont capables de rien
sinon rappeler
le souvenir de l’enfant qui est mort
et ceux qui ont oublié le sens de leur histoire
-est-il d’oubli plus monstrueux -
ne cesseront de tuer
et la mère ne cessera de pleurer
et la mère ne cessera de crier
c’est un cri au-delà des mots
pourquoi
pourquoi
pourquoi
entendez-vous ce cri
l’entendez-vous
ce cri qui n’est plus un cri
pourquoi
pourquoi
pourquoi
que peuvent les mots face à cela
que peut-on face à cela


LA MER ENE ZOUR

la mer ene zour

ene kamarad
ki plis conten revé ki existé
pe raconte mwa la beauté

mo douce epousée
avek so la mains
ki kuma bann versets
pe berce mo la tete

bann zenfants laba pe galoupé
kuma dire deux ti zakos

taler mo pou alle lir
philosophie poesie roman
enfin mo pas trop conne
mais mo pou lire

taler mo pou alle nazé
mo pou tremp
mo le corps dans dilo soleil

et peut etre ki la mer pou prend mwa
et peut etre ki la mer pou avale mwa

mo bizin alle

ca bonheur la trop fort



MYSTIQUE

je l'aime parce qu'elle existe,
je ne souhaite rien, je ne désire rien,
il me suffit sa présence
et je crois qu'elle est comme une lumière bleue,
qui toujours s'étend en moi,
qui entrouvre de nouvelles terres, qui cisèle la dérive d'autres archipels,
ou est-elle la foudre ou l'étreinte d'un crépuscule las,
je ne sais trop
mais elle est en moi, nichée au creux de mes minuits
et je vais sans doute cheminer sur ses pas,
puis-je faire autrement,
glaner, ici et là, ses sédiments,
procéder à l'inventaire de ses chutes et de ses envols,
faire œuvre de témoin, de ses pactes et de ses absences
et parfois m'enliser dans la fange
car un rêve ne peut trop longtemps demeurer impuni
mais il m'importe peu
elle m'a élu et m'a gracié
et je ne requiers rien,
ni même l'aumône d'un regard,
d'un seul
il me suffit sa présence.


POÈME

comment concilier la substance du corps, 
dense, gluante, festin des sens,
dont le vouloir semble-t’il est de se déployer dans l’infini
avec les pas feutrés et tortueux de la mort
qui usurpe ce même corps, déracine ses veines, 
désagrège sa peau, épure ses viscères, broie ses os
et scelle ses traces dans une pierre d’ombre revêtue 


SEUL, TU CROIS QU’IL TE SUFFIT D’ÉPOUSER
les contours de son corps, qu’il te suffit
la connivence de rires intempestifs,
qu’il te suffit de comploter la trame
d’un amour qui fissure ta peau encroutée
pour signifier le sceau de l’oubli
mais tu es seul
seul
tu sais la demeure de la
solitude
il t’arrive parfois d’embraser
à force d’invectives
sa sentence
mais son voile bientôt t’enserre
et te désarticule car tu es
son pantin

pantin
seul, tu crois qu’il te suffit de mêler
tes paroles aux siennes, qu’elles dansent
le long de fleuves éblouis
tu crois qu’il te suffit de désemplir
tes soifs dans les sillons de ses blessures,
tu crois qu’il te suffit d’archiver
dans ses yeux les ornements de tes mirages

mais tu n’es qu’un exégète factice
tu rapièces ses fragments pour édifier le sublime

sublime qui n’est qu’un château d’ombres

il suffit d’un rien – son inconsciente humanité –
pour qu’il s’éclipse

et tu es seul
seul
seul
pantin de la solitude
pantin de soi-même

seul


BRISER LA NUIT


Briser sans doute la nuit. Il faut y aller. Oublier et chercher. D’autres fondent, en puisant dans on ne sait quelle démesure, de vastes empires. Ils osent conspuer le trop sordide devenir de la mort. D’autres encore grimacent des parchemins qui rallongent d’un instant la finitude. D’autres osent des monstruosités. D’autres encore choisissent les débandades du rire. Mais toi, le mécréant, tu n’as qu’une vertu. Celle de son corps. Il ne te reste que cet usage qui écartèle tous les manifestes, toutes les propagandes, tous les jeux et tous les mensonges. La nuit est trop bleue. Il faut pourtant la briser. Il faut briser tout ce qui écourte ses grandes invraisemblances. Il faut éroder ses étreintes de suave démêlé. Jaillir des confins, en ce lieu seul réside la jachère des étoiles, en ce lieu seul la mort exhibe un costume de sang, jaillir des confins, plus fort, plus vif, plier le rouge et l’encenser sur les outrages des rides pressenties. Pourquoi es-tu? Il est parfois des émotions mais ce sont plutôt des rêves, ce sont plutôt des prisons, qui livrent un peuple de venins à ses cils parfois trop las. Il faut donc partir. Chercher sans doute là-bas la puissante audace des faibles. Trainer sur sa peau, son ventre, un voilier, libéré des nuances du vent mais enceinte de toutes les béances de la folie. Briser la nuit donc. Œuvrer tant de beauté à ne plus en pouvoir. Briser la nuit et avec ses fragments composer une étoile dont la lumière est une symphonie de noir. Briser la nuit. Fais- moi l’offrande de toutes tes traces. Ou plutôt de tes ombres. Je ne sais plus. Je ne suis d’aucune autorité. Sauf celle de ton corps. Tout en toi relève de l’infini ou est-ce de l’indéfini. Je ne sais plus. Je ne suis d’aucune demeure. Sauf celle de ton corps. Briser la nuit. Fais-moi l’offrande de cette écorce, rideau de larmes, fragile et fine, qui se love autour ma peau pour en faire une pierre alors que je suis et que je ne peux être qu’un esquif, brisé, brisé, brisé.


CE N'EST QU'UN JEU



ce n'est qu'un jeu, vois tu, rien de très grave, on ne va pas en faire un plat mais je t'aime, il n'y a là rien de très glorieux, on peut même trouver que c'est pathétique ou bouffon mais je t'aime et c'est plus fort que moi, je n'y peux rien et je ne sais trop ce qu'il faut faire pour s'en débarrasser, il est après tout tenace l'animal, il sait comment faire pour s'insinuer dans les moindres replis, les derniers recoins, il est tout le temps aux aguets et il passe à l'attaque quand on s'y attend le moins, je me demande s'il y a une recette pour le tuer ou du moins pour le cloitrer temporairement mais je ne crois pas, c'est un combat inutile et donc je t'aime et je t'aime, j'ai effectué un diagnostic et tous les symptômes sont là et bien là, je pense à toi à peu près toutes les trois secondes, il y a comme une langueur ou est-ce un creux au mitan du cœur, un sentiment de mélancolie et de désir mêlés et puis je n'arrête pas de me poser des questions gravissimes, l'avenir de l'univers en dépend, est-ce qu'elle ou plutôt est-ce que tu m'aimes, est-ce que tu penses parfois à moi et surtout qu'est-ce que tu penses de moi et donc je t'aime et c'est sans doute pour cette raison, tout à fait sotte, il faut le reconnaître, que je me mets à écrire, que ces mots, inopinés, ébouriffés, se remettent à inonder la page, tout ça est donc bien curieux, il suffit d'aimer pour se remettre à créer, quel est donc ce sortilège, je ne suis donc qu'un grand enfant qui a besoin de sa muse pour écrire, quelle belle rigolade, quelle franche rigolade mais n'en parle à personne, s'il te plaît et donc je t'aime mais comme je crois l'avoir souligné ce n'est qu'un jeu, ce n'est rien de très sérieux car après tout je suis très lucide, ne suis-je pas après tout l'incarnation de la lucidité, je sais ainsi que l'amour est semblable à une maladie, c'est comme une poussée de fièvre, quelque chose qui envenime le corps pendant quelques semaines puis qui s'en va parce qu'il n'a rien de mieux à faire et j'ai donc décidé d'attendre, qu'on laisse l'amour donc œuvrer, qu'on le laisse donc me dévorer et puis il finira bien par s'en aller et donc je t'aime, je n'y peux rien, je suis profondément et sincèrement désolé, je suis coupable, je te l'avoue mais c'est l'autre, l'amour, qui m'a donné l'arme du crime, c'est l'autre, l'amour qui m'a poussé dans tes bras, je n'y peux donc vraiment rien, madame le juge, l'accusé est innocent, je vous prie de réviser votre sentence et donc je t'aime et c'est vrai que tu es belle, j'aime la pénombre de tes yeux, j'aime  quand ton visage devient grave, quand tu sembles t'oublier pour un ailleurs mais bon je vais t'épargner les clichés poétiques, je ne vais quand même pas, pas à cet âge, me mettre à parler des constellations, des étoiles, du soleil ou de je ne sais trop quoi encore, je ne vais quand même pas te dire que tu fascines l'empreinte de ton sang sur ma peau ou encore que tes cils  rythment les égéries de mon cœur, je ne vais rien te dire de tout ça car c'est vraiment trop ridicule, tu sais bien que je suis un être profondément lucide, je suis l'incarnation  de la lucidité et donc, au risque de me répéter, je t'aime et ce n'est qu'un jeu, je ne vais rien faire, je vais laisser l'amour faire, il doit s'affranchir de toutes ses étapes, désir, idéalisation, dépendance, ennui et puis il s'en ira, je le sais, je lui donne encore six mois, pas plus, mais ça pourrait durer encore une cinquantaine d'années, qui sait, il est, après tout, tenace l'animal.


VAGABONDAGES


Ma langue maternelle, - la sève qui nourrit ma parole, qui abonde dans les couloirs de mon inconscient, qui retrace les souvenirs de l’enfance, qui a irrigué mes premiers pas, qui épousera mon dernier souffle, - est le créole mais ma langue d’écriture est le français.

Je n’écris pas en français car il est matière que j’observe, que je guette, matière fugitive qui obéit au désordre, semblable à un animal féroce qui arpente les arènes du lointain, adepte de jeux cruels et qui me lance un défi, renouvelé et perpétuel, matière qui fustige les altérations et refuse le devenir de nos conjugaisons.

Et il me faut donc entamer la traversée vers la langue, traversée sur un fleuve cerné par le doute et la peur, virgule ivre sur les flots sombres, alors atteindre la langue, l’accaparer, l’assagir, déchirer ses apparats, dénuder son histoire, éclairer ses instances primitives et ses vulgaires naissances, dénouer ses arcanes, la liquéfier, la ramener à son essence, évider les masques de son pouvoir, épuiser ses séductions afin de me l’approprier, de l’enfouir en moi afin d’en faire ma langue, langue mêlée aux couchers de mes fauves et de mes fièvres.

Mais la langue et ses mots sont ailleurs. Toujours.

Il m’arrive de croire que je sais les soudoyer mais ils me foudroient, me violentent, alors je les crache au lieu de la fusion et ils se métissent, - obscènes avant d’être beaux - , et maculent la page.

Cet échec de la langue sert une volonté de dépassement.

Puisque la langue est aux confins, puisque la langue ne m’appartient pas, puisque la langue participe à la translation de ma part d’indicible, puisqu’elle sert à semer ma trace dans le temps alors elle réclame que je la détourne et l’explose, que je la pousse à ses limites, elle sera langue-créole, langue-séga, langue-tam-tam, langue-islam, langue mystique, langue hybride, langue bâtarde, elle sera langue à l’entre-deux, langue charpentée par le ressac des impossibles rencontres, elle sera langue pour dire le silence, langue du jamais-dire, elle sera langue châtiée de ses pudeurs, langue-folle, elle sera langue-féconde, éventrée et dépouillée, constamment réinventée et constamment changée.

Ce sont les impasses de la langue qui rendent ma poésie possible.

Je suis poète à défaut d’une langue.

Le français demeurera langue inconnue, étrange et étrangère mais il sera aussi langue nouvelle, langue rêvée, langue de l’inimaginé, ma langue, mo langaz, langue macérée et mélangée, langue-océan qui réensemence mes origines et qui embrase mes lendemains.


TU ES BELLE. ET JE SUIS FOU

Corps de pierre. Corps solaire. Corps solitaire.
Lactescence estivale. Echancrure sauvage. Tu es ma
chair d'ivoire. Astre noir. Mon obscène territoire. Tu
m'emmures sous le dôme des lamentations. Ma
succulence permise. Ma maîtresse. Ma connivence
sensuelle. Ma lunaire tyrannique. Princesse endiablée.
Lacis de sueur. Idole enrobée de soie. Et d'épines.
OEuvre de feu et de sang. Les aréoles de tes lèvres
épousent et entaillent ma peau. Assèche-moi . Je suis
désert. Flagelle-moi . Je suis esclave. Inféode-moi. Je
suis ta propriété. Ton bibelot. Je plisse ta nuque.
J'éploie ton ventre. Dunes célestes. Ta chevelure est
une liasse de flammes. Tes yeux un ouragan de sable.
J'éventre ta langue engorgée et me désaltère. Elle est
hostie pour ma bouche infidèle. Elle est calice pour ma
bouche hérétique.
Je renonce au devoir. A la raison. Je suis dévot aux
lieux de la débauche. Je suis mendiant au seuil de ta
taverne. Je m'abreuve aux sources hallucinées. Opium
et vin. Je renifle tes arômes opiacés. Je mords tes
ébréchures alcoolisées.
Je suis celui revêtu de guenilles qui lave et baise tes
pieds. Je veux boire. Encore boire. Encore boire. Et
me dissoudre sous les osmoses de l'ivresse.
Je suis amant de l'amour. Celui revêtu de laine. Celui
revêtu de crasse et de boue.
Celui qui se prosterne sur ton corps. Lieu de
vénération. Lieu de prière.
Celui qui à l'aurore de ton voile récite les silences de
tes yeux. Celui qui glane des nattes de sang sur ton
mausolée.
Et tu es mon livre sanctifié. Mon poème.
Et je suis poète fou qui quémande le sens de ton
verbe. Et je suis poète fou qui vole la parole.
Poète fou qui dérobe ses obéissances. Poète fou qui
professe une parole transmuée.
Parole incantatoire pour te célébrer et te créer. Parole
au-delà de la parole pour t'aimer.
Et tu es ma féconde indélicate. Celle qui me purge de
mes lassitudes. Celle qui reflue mes fautes et mes
rancoeurs. Celle qui coalise extase et douleur
Et ton nectar infeste mes rêves les plus nonchalants.
Ton nectar infeste mes repentirs nocturnes.
Tu es festin que je romps et qui me corrompt.
Et je déguste ta gorge blanche. Je hume tes senteurs
épicées. Je soutire tes sèves tuméfiées.
Et tu es ma vanité. Ma lascive. Ma vierge indécente.
Tu sillonnes les mers vengeresses et les rues fétides.
Tu sillonnes ma carcasse avide et mes plaisirs terrifiés.
Tandis que ma salive adultère encore tes lèvres. Tandis
que les liqueurs dédiées à la jouissance suturent encore
ta peau fissurée.
Tu es femme et la nuit carnassière froisse les
tombeaux. Tu es femme et le ciel exsude des flocons
de pierre.
Tu es femme et l'océan se désertifie et la terre se
décalcifie. Tu es femme et les bêtes frémissent les
signes de l'apocalypse.
Et tu es belle. Ma gazelle opaline. Eau qui pleut entre
mes cils. Soupirs qui veloutent mes songes. Safran qui
pave mes cicatrices.
Et tu es belle. Ma douce. Ma moelleuse. Ton visage
une aube lumineuse. Nébuleuse bleue. Collier de
poussière d'étoiles. Collier de promesses infinies.
Et tu es belle. Mon trésor caché. Coulis de diamants.
Tresses de perles. Canevas de rubis. Je suis l'orfèvre de
tes enchantements. De tes paresses.
Et tu es belle. Femme-île. Ile-femme. Je résilie les
ailleurs et m'assermente insulaire. Je suis phare dressé
sur ton nombril. J'éclaire les cantiques de tes
luxuriances.
Et je veux encore longtemps ramper tel un animal sur
ton linceul. Et le rapiécer avec mon sang. Et
m'endormir mêlé – à mon refuge – à ton corps livide.
Et je noircis mes yeux avec les cendres de ma lune
noire. Et je renie les théâtres convulsés et frivoles de
l'éphémère. Et ma chair soumise et aveuglée se livre
aux obsessions et aux intolérances de ton culte.
Et je suis corps-instrument. Corps-tabla. Corps-
ravane.
Et tu me cadences dans les tranchées de tes lèvres. Et
tu m'excises sur ton crucifix.
Et tu es miroir.
Et tu infléchis la migration des astres. Et tu enneiges
les soleils.
Tu es miroir. Et tu décolores les incarnats vénéneux
du mal.
Tu es miroir. Et dans tes abîmes je déracine mon moi
afin d'être toi.
Tu es miroir. Et je te fracasse.
Et tes scissures tranchent mes veines. Et mon sang
longtemps après ma mort moissonnera ton souffle sur
les esplanades de la folie.
Et je suis poussière qui cerne niche incandescente.
Coeur du monde.
Et je décapite les têtes de ceux – mécréants et fidèles –
qui à tes pieds se vautrent mais qui ne savent déterrer
les alchimies de l'amour.
Et je vagabonde dans ma barque fragile avec les âmes
proscrites et maladives.
Et je donne à manger à l'estropié. Je chante les
infamies avec le lépreux. Et mon corps est abri pour le
chien galeux. Et mon corps est armure pour le
clochard. Et mon corps est puits pour les larmes de la
femme déchue.
Et en leur demeure qui est ma demeure je converse
avec les fous.
Et nos lèvres ensanglantées dansent paroles inspirées
qui récitent les versets de l'amour.
Et tu es belle. Ma fée noire. Ma blessure noire. Et je
veux exténuer prunelles noires qui creusent des verbes
dans ma peau. Et cisailler rêve d'ébène. Ecorcer ce
rêve d'ébène.
Extraire son essence et démêler tes extravagances.
Et je psalmodie ton nom quand le néant m'engloutit.
Et j'invoque ton nom quand la guerre vomit des
cadavres d'enfants.
Et j'implore ton nom quand mes larmes s'effacent et
que je ne veux et ne peux plus pleurer.
Et je suis en attente.
Du suc noir qui innerve tes courbes. Du suc noir qui
encre ta chevelure.
Et je suis en attente.
Du suc noir qui peuple ta peau. Du suc noir qui enfle
ta rage.
Qu'il m'entaille et qu'il m'empale. Qu'il m'abandonne
en pâture à la foule bouffonne et cruelle.
Car je ne suis rien.
Et je veux mourir.
Et je guette luminescences qui annoncent mon
sacrifice.
Affûtez vos sabres mes amis.
Car je ne reconnais ni la mort ni la vie.
Car mourir c'est renaître en toi. C'est être toi.
Et tu es belle. La plus belle.
Et je voyage hors des enclaves du temps.
Je suis amant de tous tes lieux. Là où tu as été et là ou
tu seras.
Je suis père et je t'ai imaginée. Je suis mère et je t'ai
façonnée. Je suis ton premier sourire et ta première
gorgée de lait.
Je suis les terres que tu as foulées. Et les ciels que tu
as désertés. Je suis tes mains dépliées à l'heure de la
prière. Et tes mains nouées à l'heure de la douleur.
Je suis les houles que tu as caressées. Et les tourmentes
que tu as apaisées.
Je suis les lettres qui cisèlent ton prénom. Et le livre
sacré qui recèle nos conjugaisons.
Je suis les mains qui berceront ton dernier souffle. Et
les mains qui t'endormiront dans ton tombeau.
Et je t'aime.
Et un seul atome de ton amour me rassasie. Et me
resplendit.
Un seul atome de ton amour ampute mes laideurs. Et
expurge mes pourritures.
Un seul atome de ton amour suffit à ce que je
m'oublie.
Et je ne pense qu'à toi.
Un seul atome de ton amour me béatifie. Et je suis
l'élu.
Et je t'aime.
Et tu es en toutes choses.
Tu es soleil qui débride les gangues de l'obscur. Soleil
qui écarlate les indolences des océans.
Tu es les larmes qui inaugurent les coutures de l'aube.
Larmes qui fêtent la sécession des crépuscules. Larmes
qui fauchent les cavalcades des lunes.
Et tu es en toutes choses.
Tu es les âmes violentées. Et les monstres qui nous
assaillent.
Et les haches qui embaument nos prunelles.
Tu es les fugaces de l'amour au coucher de nos haines
irrémédiables.
Tu es reliquat de neige et rafales de feu qui tamisent
mes nuits.
Et je t'aime
Et je suis solitaire prostré dans le désert.
Et je jeûne.
Et je lapide les spectres des ailleurs.
Et je jeûne.
Mon corps encerclé une plaie. Une crevasse.
Une dépouille et un habitacle pour tes eblouissements.
Toi.
Et tu es belle.
Et je vois entrelacés dans tes yeux ambrés et dans ton
corps diaphane le paradis et l'enfer.
Et je ne désire ni la grâce ni les damnations mais ton
amour.
Ton amour seul.
Et je t'aime.
Je bannis mon coeur afin d'être ton coeur.
Je m'arrache à moi-même afin de vivre en toi.
Accorde-moi l'extinction.


LES YEUX DES AUTRES

C'est une jeune femme qui vit dans un village dans un pays lointain, elle vient de se marier et elle est enceinte, elle aime bien son mari car il travaille dur, il est plutôt gentil et il ne la bat pas et elle attend avec impatience la naissance de son enfant, elle le sent, dans son ventre, grandir tous les jours un peu, comme une graine qui pousse et pousse, ce sera une fille, elle le sait et elle l'aime déjà, très fort, tout comme elle aime sa petite vie, parfois, il est vrai, elle a des rêves fous, surtout quand elle regarde la télé, elle aimerait, elle aussi, faire le tour du monde, visiter de grandes villes, rencontrer un beau prince et chanter sous la neige une belle chanson romantique et elle se dit qu'elle est folle de penser à tout ça, t'es folle toi, t'es folle toi, mais elle aime bien sa petite vie, il y a bien sûr sa belle-mère qui est une peste mais il y a, comme le dit si bien sa soeur, en pouffant de rire, pire peste ailleurs et elle aime bien sa petite vie et ce qu'elle aime peut-être le plus c'est de se rendre à la mer le matin, elle y va seule, très tôt et alors elle se met à courir vite, très vite, tellement vite qu'elle a l'impression de perdre la tête, elle se met à hurler, c'est un bonheur tellement fort qu'il déboussole ses sens et elle aime aussi les arbres, ils sont si forts, si puissants, ainsi enracinés dans la terre depuis toujours et elle aime aussi les étoiles, elles sont si belles et elle se demande ce qu'elles sont vraiment, ceux qui sont allés à l'école disent que ce sont des boules de feu, elle n'arrive pas tellement à comprendre mais elle sait qu'elles sont très belles et elle aimerait les toucher, aller sur une étoile, y vivre mais t'es folle toi, t'es folle toi, c'est ce qu'elle se dit, t'es folle de penser à tout ça, elle sait, au fond, beaucoup de choses mais elle n'aime pas en parler, elle se méfie des hommes car ils ont peur des femmes, elle se méfie des commères du village qui ne comprennent jamais rien à rien, elle sait, mais c'est difficile à expliquer, dénouer le sens des yeux et elle y voit tellement de choses, de l'amour, souvent, beaucoup et l'amour c'est comme quand les enfants se mettent à danser, ça va un peu dans toutes les directions, c'est gai et ça donne le tournis mais il y aussi la haine et la haine fait peur et lui donne envie de fuir car c'est comme un feu de brousse qui consume tout et elle se dit qu'elle est décidément folle, t'es folle toi, t'es folle toi, c'est pas très normal d'être comme ça, de rire à tout bout de champ et depuis qu'elle est enceinte il y a en elle comme une musique, quelque chose de mélodieux, de magique, qui inonde son corps, c'est beau et c'est fort et elle sait que ce sera une fille, qu'elle lui ressemblera et qu'elle sera, mais ça c'est son mari qui l'affirme, qu'il est bête parfois, aussi belle qu'elle et elle se dit qu'un jour elles s'en iront admirer les arbres et les étoiles, qu'elles s'en iront courir dans les champs, courir vite, très vite, de plus en plus vite et elles se mettront à crier tellement c'est bon, elle sera coquette et elle lui fera de beaux vêtements et elle l'enlacera très fort pour s'imprégner de son innocence, elle aime bien sa petite vie et puis un jour il se passe quelque chose au village, on a peine d'abord à mettre le doigt dessus,il parait que ce sont les gens de la ville qui inventent des choses, qui disent qu'elle et sa famille sont différents, qu'ils sont des cancrelats ou des microbes, elle a envie de rire quand elle entend ça car tout le monde au village est pareil, ils disent aussi que leurs ancêtres ont tout pillé mais qu'est-ce qu'elle sait de ses ancêtres, qu'il faut se méfier d'eux car ils ont un double visage, qu'ils veulent voler nos femmes, qu'ils font beaucoup d'enfants délibérément, qu'ils sentent mauvais et elle entend sourdre une parole sournoise, des mots qui éclatent, qui giclent, comme le 'nous', ainsi sa meilleure amie lui dit que 'nous' sommes différents de vous, elle se demande qui est ce nous, ce fameux nous, elle n'arrive pas à comprendre et puis un jour alors qu'elle est sur le point de s'endormir elle entend un cri, cri d'un être qu'on égorge, cri qui fend le ciel et alors quelque chose se casse en elle, cette peur trop longtemps contenue, ce savoir trop longtemps retenu et alors elle se met à courir, à s'enfuir, pour aller où, elle ne le sait trop mais c'est trop tard et elle les voit arriver mais ce ne sont plus des hommes mais des bêtes et ils ont à la main des haches, des serpes, tout l'attirail de la cruauté, le regard creux, deux trous à la place des yeux, ils s'approchent d'elle, l'insultent mais elle n'entend plus, ne veut plus entendre et elle ne veut pas mourir, pas maintenant, pas comme ça et elle murmure le nom de dieu, protège mon enfant, protège mon enfant et l'un d'eux, c'est un jeune, elle le reconnaît, c'est son voisin, s'approche d'elle, lui crache dessus, lui dit de se mettre à genoux, à genoux salope, tu vas payer maintenant, regardez là, cette chienne, elle a envie qu'on l'encule, elle a envie de nos grosses bittes, à genoux je te dis, on va t'apprendre à nous respecter, à respecter tes maîtres, à genoux, sale pute et tandis qu'il l'éventre et dépèce son foetus, qu'il déverse sur elle de l'essence et l'incendie, flânent et ne cesseront de flâner dans les yeux de cette jeune femme, – d'un pays lointain mais qui ressemble au nôtre –, la féerie lumineuse de la mer, des arbres et des étoiles.





Umar Timol: "THE EYES OF OTHERS" from Poetry International on Vimeo.



UMAR TIMOL, Poète mauricien. Vit à l'Ile Maurice où il est né 1970. Après quelques années sur les bancs du John Kennedy College à Beau-Bassin, Umar Timol part poursuivre ses études à l'université de Londres. Au cours de ses études, il découvre Anita Desai, Césaire, Lautréamont, Rumi, Edward Said, Chomsky, David Lodge, Alain de Botton et bien d'autres auteurs. Enflammé par la lecture de Baudelaire, il envisage de se mettre à l'écriture poétique, mais se juge préalablement trop présomptueux. De retour à Maurice en 1993, il chôme pendant quelques mois, exerce par la suite divers métiers avant de mettre sur pied une petite entreprise. Grâce au soutien du poète Sedley Assonne, Umar Timol publie en 1998 ses premiers poèmes dans les pages culturelles du quotidien mauricien, L'Express. Il contribue ensuite des poèmes à l'Anthologie de la nouvelle poésie mauricienne, recueil de 1999 qui réunit les textes de cinq jeunes poètes mauriciens. En 2003, L'Harmattan, dans la collection Poètes des Cinq Continents, édite sa Parole Testament, avec une préface d'Ananda Devi. En 2004, il publie un poème d'inspiration mystique, Sang (L'Harmattan). Si Umar Timol affirme que «la littérature est un impératif de vie et de sens », il reconnaît que « c'est un travail ardu qui réclame de l'abnégation et de la persévérance».

Oeuvres principales:

Poésie:

La Parole Testament suivi de Chimie. Préface d'Ananda Devi. Paris: L'Harmattan, 2003.
Sang. Paris: L'Harmattan, 2004.
Vagabondages. Préface de Dominique Ranaivoson. Paris: L'Harmattan, 2008.

Romans:

Journal d'une vieille folle. Paris: L'Harmattan, 2012.
Le monstre. Paris: L'Harmattan, 2013.

Poésie dans des ouvrages collectifs:

Anthologie de la Nouvelle poésie mauricienne, réunie par Sedley Assonne. Beau-Bassin: Promo-Plus, 1999.
«Casualities of War». La Cendre des mots; Après l'incendie de la bibliothèque de Bagdad, textes sur l'indicible. Ouvrage collectif dirigé par Khal Torabully. Paris: L'Harmattan, 2004.
«Le temps de la torture» et «Barbarie civilisatrice». Hurricane, cris d'insulaires. (collectif). Fort-de-France: Desnel, 2005: 209-211.
«Le Monologue du tueur». Of Principles and Struggles / Kestyon prensip / Affaires de principes. Port-Louis: Immedia, 2005.
«Pas gentil». Prosopopées urbaines, Anthologie poétique d'inédits. Suzanne Dracius, éd. Fort-de-France: Desnel, 2006: 179-181.
«Vagabondages». Ethiopiques 77 (2e semestre 2006).
«Le corps». Nouvelles Sensuelles / Sensuous Short Stories / Sansyel Esansyel. Port-Louis: Immedia, 2006.
«Scalpel». Histoires incroyables / Incredible Short Stories / Zistwar Pa Fasil Gobe. Port-Louis: Immedia, 2007.
Poèmes. Carnavalesques 2007. Nancy: Éditions Aspect, 2007.
«Histoire d'Q». Rainbow Humour / Gigi Gidi / Rire sous le soleil. Port-Louis: Immedia, 2008.
«Lamer enn zur». 40 poet, enn rekey. Port-Louis: Ledikasyon pu Travayer, 2008.
«Les yeux des autres». nº spécial de Riveneuve Continents, «Escales en mer indienne». Paris: Riveneuve Éditions, 2009.
Poèmes. Diérèse. 46 (automne 2009).
Poèmes. Jointure. 90 (septembre 2009).
«Le sens des yeux». Arbre de Nouvelles / Zistwar lanatir / Once Upon a Tree. Port-Louis. Immedia, 2009.
Sans titre. Point Barre 7 (2009): 32-34.

Prose dans des ouvrages collectifs:

«The Show». Chroniques de l'île Maurice. Paris: Sepia, 2009: 155-167.
«Didi». L'Atelier d'écriture 5 (novembre 2009): 17-53.
«Les yeux des autres». Riveneuve Continents 10 (hiver 2009-2010): 241-246.

Prix et distinctions littéraires

1998 Mention au concours régional de poésie, Grand Océan, pour son recueil Chimie.