Primo Shllaku


Poèmes Choisis 



TESTAMENT


À ma mort
veuillez laisser dehors mes jambes.
Ce sont elles
qui m'ont lancé à la poursuite de traces ardentes
et des traces glaciales sur la neige gelée.
Elles m'ont porté,
elles ont défailli et je suis tombé.
Par elles j'ai ressenti la terre,
les pierres,
les ronces,
le gravats et le béton,
le verre et la rouille.
Mes jambes ont aimé,
elles ont marché sur la trace d'Ève.
Ce sont elles qui ont voulu
que je sois ici et non là
où je devais peut-être me trouver.
Jamais mes jambes n'ont eu de regret,
mes jambes n'ont pas de bouche, pas de souffle,
pas de poumons ou de hoquet.
Elles sont aveugles, laissez-les dehors,
sans tombe.

À ma mort
veuillez laisser dehors mes mains.
Deux mains,
deux pauvres mains:
estampée dessus la forme de nos origines,
peut-être aussi la carte de certaine dépigmentation.
Mes mains,
les seules capables de chanter mes silences.
Ce sont elles et elles seules qui ont jeté les filles
dans mes bras novices.
Elles et elles seules savent
tanguer sur le désert de la feuille blanche,
gesticuler par des mots insonores:
ce sont elles qui
chaque heure, chaque minute, chaque seconde
gravent mon nom
sur la matière moite du Temps.
Mes mains dans la terre noire,
sans racines, sans un trou à elles.
Quand repousseront-elles, mes mains?
Mes doigts sont les lambeaux
de mes mains mutilées.
Que les doigts de ces mains usées pendent
jusqu'à l'usure totale.

À ma mort
veuillez laisser dehors ma tête.
Dans ma tête ont habité mes yeux,
mes oreilles, mes sens épuisés,
et mon front vertical en elle s'est retrouvé.
Cette tête a voulu que j'aime la Mort,
que j'aime la violette sur la terre gelée de mon pays.
C'est cette tête-là
qui a commandé mes jambes,
mes mains,
mon moi-même.
En elle ont siégé les ganglions de mes larmes
et leur liquide dur comme de la grêle.
En elle s'est incrusté le stigmate
de ma blessure mille fois rasée,
celle qui a la forme d'une mouette.
Là gît la mer refoulée,
le bois incendié
et le voluptueux nuage.
Là séjournent les fleurs myosotis,
mes amoureuses aux mains de chewing-gum,
l'epsilon, l'X et plusieurs autres symboles
à l'aide desquels j'ai marqué un corps apparu.
Là coule mon fleuve vivant
qui tarit, se dessèche et s'évapore
laissant par derrière un gravier aride,
un chemin obligé pour mon pied sans talon.
Ah ! tête souveraine, c'est toi qui m'aurais guidé,
c'est à toi les orties, l'aubépine
et les coquillages dans les basses eaux,
mes plaies en forme de lettres
et mon sang en forme d'onde
c'est à toi. De là-haut,
sur mes épaules chétives,
tu ne cesses de lancer
ton cri aigu d'oiseau de mer.

À ma mort
veuillez me laisser tout entier dehors
sans tombe.

Moi, entièrement coupable.




ORIPEAUX DE NEIGE


Le jour
où je disparaîtrai
sera un jour de neige.
De gros chevaux
au trot voluptueux
péteront à tue-tête
durant ce voyage.
Des oiseaux gelés,
habillés en gros deuil,
fienteront sur leur propre âme
à défaut d'applaudir.
Un détachement recourbé d'ombres
tout essoufflées sillonnera
l'écoeurante bouillie de neige
mouillé jusqu'aux aisselles.
Leurs traces grisâtres
et les tracés des chars funèbres
sont mon dernier poème
pour cette saison.
Au four où je reposerai
je me préparerai
pour retourner à nouveau
dans cette autre saison
en oiseau ardent
plein d'oripeaux de neige.


LA VILLE


Dieu dit: Que la ville soit.
Et la Ville fut.
Dieu dit: Qu'il y ait des censeurs.
Et pendant trois jours et trois nuits
il plut une exécrable pluie de crabes.
Puis Dieu gronda: Que les chèvres paraissent.
Et cela fut ainsi.
Monsieur Seguin vit que cela était bon,
et il y eut l'expression: la Chèvre de Monsieur Seguin.
Dieu ordonna de trancher la tête à la Ville.
La Ville musclée s'en tira à bon compte
n'ayant pas de cou.
En pâtit la ville de Modigliani
son cou étant trop long.
Dieu envoya sur terre les cardiaques
et ensuite
tout un arsenal de manucures mauves.
Dieu murmura: Que les poètes soient
et il tomba du ciel un cactus
qui produit des pommes.


UNE PLAIE

Voilà, ceci était mon sang.
L'instant d'avant il courait dans mon coeur.
Prend ce sang et mets-le sur ton ciel
comme un soleil.
Si ça ne marche pas,
mets-le comme une lune.
Si ça ne marche toujours pas, mets-le tel qu'il est,
comme du sang
qui l'instant d'avant
courait dans mon coeur
et c'est peut-être là qu'il a vu,
dans les ténèbres rouges,
tes yeux
pleins de lumière.


NJI PLAGĖ

Qe, ky ishte gjaku im.
Nji çast ma parė ai vraponte nėpėr zemėr.
Merre kėtė gjak dhe vene nė qiellin tand
si diell.
Nė s'ban,
vene si hanė.
Nė prapė nuk ban, vene siç asht,
si gjak
qė disa çaste ma parė
vraponte nė zemrėn time
dhe ndoshta atje i pa,
n'errsinėn e kuqe,
sytė
e tu plot drit

1983 



JE T'AI AIMÉ


Je t'ai aimée...
L'amour n'a pas de présent,
L'amour n'a pas d'avenir,
Il n'a que le passé :
Je t'ai aimée.
L'amour est libre comme une main sur le sable.
L'amour est aveugle et débarrassé de la peau.
L'amour est dément comme une main sur la chair.
L'amour meurt quand les mots s'achèvent.
L'amour meurt quand les plaies guérissent.
L'amour est impatient de tout recommencer.
L'amour croit tout,
L'amour espère tout,
L'amour ravale tout,
L'amour pardonne tout,
L'amour habite les mains...
Je t'ai aimée...
L'amour n'a pas de présent,
L'amour n'a pas d'avenir,
Il n'a que le passé:
Je t'aurai donc aimée...



Traduits de l'albanais par Ardian Marashi



PRIMO SHLLAKU né en 1947 à Shkoder, Albanie. Poète, essayiste et professeur est issu d'une famille d'artistes et de chercheurs reconnus, et de ce fait disgraciée par le régime dictatorial Primo préféra se maintenir dans l'ombre pour ne pas avoir à subir, lui aussi, la persécution. Il fit néanmoins pendant vingt ans le petit maître de campagne, s'affrontant à des conditions de vie particulièrement défavorables. Féru de langues étrangères et de culture classique et moderne, il succombe lui aussi au "gène" de la famille et écrit des vers, qu'il prend bien soin de ne pas montrer. Dès la publication de son premier volume, Fleurs nocturnes (1994), il devient le poète admire de la jeune génération et certains même l'identifient à un nouveau Baudelaire albanais. Ses deux volumes ultérieurs confortent sa notoriété, en révélant un poète mûr et sûr de ses moyens. Actuellement Primo Shllaku vit à Tirana.

Primo Shllaku Primo Shllaku  Reviewed by La Rédaction on vendredi, mai 01, 2020 Rating: 5

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