e. e. Cummings

mardi, novembre 10, 2015 by La Rédaction
  
  
Poèmes choisis 



24.


ma dame est un jardin d’ivoire,
couvert de fleurs.

sous la grande et silencieuse éclosion
de couleurs subtiles que sont ses cheveux
son oreille est une fleur frêle et mystérieuse
des narines
sont de timides exquises
fleurs qui habilement remuent
à la moindre caresse d’air qu’elle respire, ses
yeux sa bouche sont trois fleurs. Ma dame

est un jardin d’ivoire
ses épaules sont de lisses et brillantes
fleurs
sous lesquelles percent les fleurs nouvelles
de ses petits seins se balançant avec amour
sa main forme cinq fleurs
sur son ventre blanc est une maligne fleur en forme de rêve
et ses poignets sont les plus pures plus merveilleuses fleurs ma
dame est couverte
de fleurs
ses pieds sont effilés
formés chacun de cinq fleurs sa cheville
est une minuscule fleur
les genoux de ma dame sont deux fleurs
Ses cuisses sont de vastes et fermes fleurs de nuit
et exactement entre
elles endormie intensément
est

la fleur soudaine d’une totale satisfaction

ma dame couverte de fleurs
est un jardin d’ivoire.

Et la lune est un jeune homme

que je vois régulièrement, autour du crépuscule,
entrer dans le jardin et sourire
en lui-même.


Traduit de l’anglais par Jacques Demarcq
  
  

  
J’aime mon corps quand il est avec ton 
corps.             C’est une si toute nouvelle chose. 
Muscle améliore et nerf plus donne. 
j’aime ton corps.    j’aime ce qu’il fait, 
j’aime ses comments.           j’aime sentir l’échine 
de ton corps et ses os,et la tremblante 
-ferme-douce eur et que je veux 
encore et encore et encore 
embrasser, j’aime de toi embrasser ci et ça, 
j’aime,lentement caressant le,choc du duvet 
de ta fourrure électrique,et qu’est-ce qui arrive 
à la chair s’écartant…Et des yeux les grosses miettes d’amour, 
et possiblement j’aime le frisson 
de sous moi toi si toute nouvelle 

Traduit de l’anglais  par Robert Davreu 
  

   
puisque sentir est premier 
qui prête la moindre attention 
à la syntaxe des choses 
ne t’embrassera jamais entière; 
tout entier être un idiot 
quand le printemps est de ce monde 
mon sang approuve, 
et les baisers sont un meilleur sort 
que la sagesse 
ma dame je le jure sur toutes les fleurs. Ne pleure pas 
—le plus beau geste de mon cerveau ne vaut 
ce battement de tes paupières qui dit 
nous sommes l’un à l’autre:alors 
ris donc,à la renverse dans mes bras 
car la vie n’est pas un paragraphe 
Et la mort je pense n’est pas une parenthèse 
  


  
puisse mon cœur être toujours ouvert aux petits
oiseaux qui sont les secrets du vivant
quoi qu’ils chantent vaut mieux que savoir
et si les hommes ne devaient les entendre les hommes sont vieux 
puisse mon esprit flâner affamé
et sans crainte et assoiffé et souple
et même si c’est dimanche puissé-je avoir tort
car lorsqu’ils ont raison les hommes ne sont pas jeunes 
et puisse moi-même ne rien faire utilement
et t’aimer toi-même ainsi plus que vraiment
il n’y jamais eu de tout à fait tel idiot qui puisse faillir
à tirer tout le ciel sur lui d’un unique sourire.

Traduit de l’anglais par Robert Davreu




parce que tu prends la vie juste à ton rythme (alors
que tant trichent pour gagner la plus noble partie
qu’un homme avec fierté puisse perdre,ou font le mort
dans l’espoir que la mort veuille bien passer aussi) 
parce que de mordre la poussière tu n’as pas peur
(et oses en conséquence escalader le ciel)
parce qu’un esprit dont nul ne se paierait la tête
n’a jamais réussi à abuser ton cœur 
mais qui plus est (et sans le moindre doute) parce que
nul meilleur n’est si bon vraiment que tu n’appelles
un mieux;et que nul très mauvais n’est ce qui peut
être si pire qu’au pis tu prennes l’amour en haine 
je peux homme un mortellement immortel moi
changer l’immense de tout temps parce que en pourquoi 

Traduit de l’anglais par Jacques Demarcq




plonge au fond du rêve
qu’un slogan ne te submerge
(l’arbre est ses racines
et le vent du vent) 
fie-toi à ton cœur
quand s’embrasent les mers
(et ne vis que d’amour
même si le ciel tourne à l’envers) 
honore le passé
mais fête le futur
(et danse ta mort
absente à cette noce) 
ne t’occupe d’un monde
où l’on est héros ou traître
(car dieu aime les filles
et demain et la terre) 

Traduit de l’anglais par Jacques Demarcq



93. 

la rose
se meurt que les
lèvres d’un vieil homme assassinent 
les pétales
se taisent
mystérieusement
les invisibles pénitents se déplacent
avec des visages de prose et sanglotant, des vêtements
Le symbole de la rose 
immobile
avec des pieds affligeants et
des ailes
s’élève 
contre les marges de chanson ascendante
un étalon douceur, les 
lèvres d’un vieil homme assassinent 
les pétales. 



72. 

II 

rentrée des chambres fermez 

les guillemets le microscopique Président pithécoïde 
dans sa redingote 
neuve(se hissant tout 
en haut de la tribune danse follement 
&&)& 
papote de la Paixpaixpaix (puis 
descend dégringolamment 
au milieu d’un tonnerre d’applaudissements anthropoïdes) conclue 

à propos de ce qui Paie cette 

extrêmement artistique flamme qu’onn’éteindrajamais a 
-ménagée(très joliment pa- 
s vrai) en souvenir du malgré lui célèbre solda 
-t sans nom(a- 
vec le souci de ne pas nuire à la perspective environnante(pensée a 
-troce) par ailleurs impeccablement dessinée) racole 
quelques modérément curieux a 
-rrosés par la pluie (et homme et femme 
Il créa 

eux, Et toutes les bêtes des champs 



VII 

é 
-coute 

tu vois c’que j’veux dire quand 
le premier gars tombe tu sais 
tout le monde se sent mal ou 
quand ils envoient des gaz 
et les oh chérie shrapnels 
ou mes pieds engourdis qui gèlent ou 
jusqu’à ton tu sais dans la flotte ou 
avec les punaises qui te grimpent 
tout partout sur toi moi tous ceux 
qu’y ont été savent bien c’que 
j’veux dire c’est qu’un sacré tas 
de gens ils savent pas et jamais 
jamais 
ils sauront, 
parce qu’ils veulent pas 

ça 
voir 

Traduit de l’anglais par Jacques Demarcq 



XXI

doux et bons vieux
qui gouvernent ce monde (et toi et
moi si on n’y fait pas
attention)

Ô,

les adorables bien-intentionnés idiots
Il–ou Elle–
iformes figures de cire remplies
d’idées mortes (les oh

quintillions d’incroyables
tremblotants dévots édentés
toujours-tellement-intéressés-
par-les-affaires-des-autres

bipèdes) OH
les chers
chauves barbants et inutiles vi
o

ques



XVI

?

pourquoi ces gins ôtent leur chépeaux?
le roi & la reine
atterrissant de leur limousine
descendent à l’hôtel Meurice (alors que
je vis dans un galetas et me nourris d’aspirine)

mais qui est ce pâle jeune mollasson rondouillard
devant qui les maîtres d’hôtel s’inclinent si bas?
chut–l’auteur de Femmes La Nuit dont le récent Graines
Du Mal, s’est vendu à 69 charretées avant
parution de Une Fille qui Tombe vous

connaissez (alors que moi je tousse beaucoup quand
je me couche). Qu’est-ce qui provoque cet embouteillage?
pardi c’est ce fameux médecin qui greffe des testicules
de singe sur des milliardaires une chouette idée non?
(alors que,d’un autre côté,moi) mais encore une question

pourquoi c’te foule
un accident? quelqu’un frappé de
congestion? –Pas
le moins du monde mes chers, seulement le premier
ministre du Siam en costume

traditionnel,qui
sortant d’une pissotière
entre brusquement à Notre-Dame(alors que
de gustibus non disputandum est
ma dame est fatiguée de Ce genre de choses

Traduit de l’anglais par Jacques Demarcq




Je porte ton coeur avec moi 

Je porte ton coeur avec moi, je le porte dans mon coeur
Sans lui, jamais je ne suis, la où je vais, tu vas, ma chère
Et tout ce que je suis le seul à faire, est ton fait, ma chérie 
Je ne crains pas le destin car tu es a jamais le mien, ma douce
Je ne veux aucun monde car belle, tu es mon monde, mon vrai
Et tu es tout ce que la lune a toujours signifié
Et tout ce qu’un soleil chantera jamais. 
C’est le secret profond que nul ne connait
C’est la racine de la racine, le bourgeon du bourgeon
Et le ciel du ciel d’un arbre appelé vie
Qui croit plus haut que l’ame ne saurait espérer ou l’esprit le cacher
C’est la merveille qui maintient les etoiles éparses. 
Je porte ton coeur, je le porte dans mon coeur 




MEMORABILIA 

arrête regarde &

écoute Venezia: prêtez-moi
l’oreille verreries
de Murano;
un temps
ascenseur nel
mezzo del cammin’ ça veut dire à mi-
hauteur du Campanile, crois-

m’en cocodrillo —

j’ai vu de mes yeux
la gloire de

la venue
des Américaines en particulier le
modèle nymphe à marier
équipé de grosses guibolles voix
rance Baedeker Maman et kodak
— la nuit sur la Riva degli Schiavoni ou dans
les bienheureux parages des de l’Europe

Grand et Royal
Danieli aussi

nombreuses que les étoiles du Paradis…

ça oui signore
j’atteste que toute la gondola signore
journée dessous moi gondola signore gondola
et dessus moi passent bruyamment et gondola
rapidement citoyenne d’Omaha Altoona ou quoi
d’autre en cohortes fanatiques venues de Duluth Dieu seul,
gondola le sait Cincingondolanati moi gondola pas

— les consistantes vierges bourrées de dollars

“depuis la Loggia où
sommes-nous des anges là Oh oui
magnifique nous traversons à présent le regardez
les filles dans le goût de ce sont des
rinceaux qu’est-ce que c’est n’as-tu pas Ruskin
en parle t’a pris le non l’ai oublié Marjorie cette
margelle n’est-elle pas simplement adorable” 
— Ô Education: Ô 

thomas cook & fils

(Ô être un métope
maintenant que triglyphe est là)



La mémoire de nos enfants 
J’ai toujours ton coeur avec moi;
Je le garde dans mon coeur.
Sans lui, jamais je ne suis.
Là où je vais, tu vas ma chair,
Et tout ce je fais par moi-même
Est ton fait ma chérie.
Je ne crains pas le destin,
Car tu es à jamais le mien ma douce.
Je ne veux pas d’autre monde,
Car, ma magnifique, tu es mon monde, mon vrai monde.
C’est le secret profond que nul ne connait,
C’est la racine de la racine,
Le bourgeon du bourgeon,
Et le ciel du ciel d’un arbre appelé Vie,
Qui croît plus haut que l’âme ne saurait l’espérer
Et l’esprit le cacher.
C’est la merveille qui maintient les étoiles éparses.
Je garde ton coeur,
Je l’ai dans mon coeur 




EDWARD ESTLIN CUMMINGS, plus connu sous le diminutif de e. e. cummings est un poète, écrivain et peintre américain. Il né le 14 octobre 1894 à Cambridge, Massachusetts. Son œuvre est composée de plus de deux mille neuf cents poèmes, de quelques pièces, d'essais, et de deux nouvelles ainsi que de nombreux dessins, esquisses et peintures. Il est l'un des grands poètes du XXe siècle et l'un des plus populaires. Cummings est célèbre pour son emploi fort peu orthodoxe des majuscules et des règles de ponctuation, et son utilisation avant-gardiste et innovante des conventions syntaxiques. On retrouve dans ses écrits des signes de ponctuation inattendus et déplacés qui souvent interrompent les phrases et même les mots. Nombre de ses poèmes sont typographiés de façon irrégulière sur la page, de telle sorte qu'il est souvent difficile de les lire à haute voix. Il meurt d'une attaque, le 3 septembre 1962, à l'âge de 67 ans, à Joy Farm sa maison située à North Conway (New Hampshire) où il passait l'été depuis son enfance. Il repose au Forest Hills Cemetery de Boston, avec sa troisième épouse Marion Morehouse Cummings.

Récompenses

Dial Award (1925)
Guggenheim Fellowship (1933)
Shelley Memorial Award de poésie (1944)
Prix Harriet Monroe du Poetry magazine (1950)
Fellowship of American Academy of Poets (1950)
Guggenheim Fellowship (1951)
Charles Eliot Norton Professorship de Harvard (1952–1953)
Nommé au National Book Award pour Poems, 1923-1954 (1957)
Bollingen Prize de poésie (1958)
Boston Arts Festival Award (1957)

Œuvres choisies

The Enormous Room, New York : 1922. 
Tulips and Chimneys, New York : 1923. 
&, New York : 1925. 
XLI Poems, New York : 1925. 
is 5, New York : 1926. 
HIM, New York  : 1927. 
VV, New York : 1931. 
Eimi, New York : 1933. 
No Thanks, New York : 1935. 
50 Poems, New York : 1940. 
1 × 1, New York : 1944. 
XAIPE: Seventy-One Poems, New York : 1950. 
i—six nonlectures, Cambridge : 1953. 
Poems, 1923-1954, New York : 1954.
95 Poems, New York : 1958. 
Collected Poems, New York : 1960. 
73 Poems, New York : 1963. (posthume)
Fairy Tales, New York : 1965. (posthume)

Traductions françaises

23 Poèmes, traduit par D. Jon Grossman,1960
Indignes paquets d’expression, lettres 1899-1962, traduit par Patrice Repusseau 1969
58 + 58 Poèmes, traduit par D. Jon Grossman, 1978
L'Énorme Chambrée, traduit par D. Jon Grossman, 1979 
Anthropos, L’Avenir de l’art, adapté par D. Jon Grossman, 1986
39 Poèmes choisis, traduit par Louis Elie, 1991
Le Père Noël, adapté par D. Jon Grossman, 1998
50 Poèmes, traduit et préfacé par Thierry Gillybœuf, 2000
La Guerre Impression, traduit et présenté par Jacques Demarcq, 2001
73 Poèmes, traduit et préfacé par Thierry Gillybœuf, 2001
je:six inconférences, traduit et présenté par Jacques Demarcq, 2001
No Thanks, traduit et présenté par Jacques Demarcq, 2003
Contes de fées - 16 poèmes enfantins, traduit et présenté par Jacques Demarcq, 2003
Le vieil homme qui disait "pourquoi", traduit et préfacé par Thierry Gillybœuf 2003
Tulipes & Cheminées, traduction et postface par Thierry Gillybœuf, 2004
Poèmes choisis, traduit par Robert Davreu, 2004
95 Poèmes, traduit et présenté par Jacques Demarcq, 2006
XLI Poèmes, traduit et préfacé par Thierry Gillybœuf, 2006
Portraits 1, traduit et présenté par Jacques Demarcq, Æncrages, 2007
& [et], traduit par Thierry Gillybœuf, préfacé par Philippe Blanchon, 2009
Font 5, traduction et postface par Jacques Demarcq, 2011
No thanks, traduction et postface par Jacques Demarcq, 2011
1 X 1 [Une fois un], traduction et postface par Jacques Demarcq, 2013
Le personnel amour [Anthologie], traduction et préface par Philippe Blanchon, 2014