Pierre Reverdy

mardi, novembre 10, 2015 by La Rédaction

L'Image et autres poèmes



L'IMAGE


  L'Image est une création pure de l'esprit.

  Elle ne peut naître d'une comparaison mais de rapprochement de deux réalités plusou moins éloignées.

  Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l'image sera forte —plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique.

  Deux réalités qui n'ont aucun rapport ne peuvent sa rapprocher utilement. Il n'y a pas création d'image. Deux réalités contraires ne se rapprochent pas. Elles s'opposent.

  On obtient rarement une force de cette opposition.

  Une image n'est pas forte parce qu'elle est brutale ou fantastique —mais parce que l'association des idées est lointaine et juste.

  Le résultat obtenu contrôle immédiatement la justesse de l'association.

  L'Analogie est un moyen de création.

  — C'est une ressemblance de rapports; or de la nature de ces rapports dépend la force ou la faiblesse de l'image créée.

  Ce qui est grand ce n'est pas l'image —mais l'émotion qu'elle provoque; si cette dernière est grande on estimera l'image à sa mesure.

  L'émotion ainsi provoquée est pure, poétiquement, parce qu'elle est née en dehors de toute imitation, de toute évocation, de toute comparaison.

  Il y a la surprise et la joie de se trouver devant une chose neuve.

  On ne crée pas d'image en comparant (toujours faiblement) deux réalités disproportionées. 

  On crée, au contraire, une forte image, neuve pour l'esprit, en rapprochant sans comparaison deux réalités distantes dont l'esprit seul a saisi les rapports. 



4 ET 9


Les quatre pieds des chevaux tremblent sur l'horizon
La même ligne me sert de couvercle
Le monde est éteint sous le couvre-feu
Les fenêtres brillent comme des yeux

On a des armes pour rire
Et un cœur pour mourir

Le général est un vieux monsieur

Sans habits civils

Une blague une bonne blague à faire

A un membre de la famille

C'est lui qui a pris tout l'héroïsme et le péril

La cour est une prison sans étage où l'on tourne sans

fin
Plus qu'une heure
On monte la soupe et les godillots
La figure d'un roi nègre décoré de la médaille de

sauvetage
C'est pour rien

Chez les sauvages

La musique est mieux

Nous sommes trois et je suis au milieu

Où allez-vous?

Le plaisir et la mort tournent autour de nous.


ET LA

Quelqu'un parle et je suis debout
Je vais partir là-bas à l'autre bout

Les arbres pleurent
Parce qu'au loin d'autres choses meurent

Maintenant la tête a tout pris

Mais je ne t'ai pas encore compris
Je marche sur tes pas sans savoir qui je suis
Il faut passer par une porte où personne n'attend
Pour un impossible repos
Tout s'écarte et montre le dos

Un peu de vide reste autour
Et pour revivre d'anciens jours
Une âme détachée s'amuse
Et traîne encore un corps qui s'use
Le dernier temps d'une mesure
Plus tenace et plus déchirant
Un chagrin musical murmure


ESPRIT PRÉSENT

Le carton blanc au mur

c'est l'ovale d'un œil dont la paupière nous fait signe
Devant la glace il manque la pendule et l'heure
Les mains tiennent l'air dans la chambre
Mais on ne sait pas très bien ce que c'est

Ni pourquoi
La table tourne autour du monde
La table chargée de couleurs comme une mappemonde
On attend le navire qui vient vers nous dans l'avenir
Au moment où nous sommes là
Le ciel appuie sur chaque tête
Le bout du mât s'accroche à l'aile du nuage
Le monde est ventre à terre
Et tout pèse trop lourd
Sur les épaules et sur les bras
J'attends que le vent fort revienne
Pour soulever le tas
On respire mal sous sa poigne
Je pense à l'horizon limpide qui s'éloigne
L'esprit borgne suit à tâtons

L'œil revient dans le coin

Puis la table chavire

Dehors tout est trop grand dans le jour qui s'étire

Et le pays devient plus mince et transparent

Mais derrière on ne voit plus rien

Il n'y reste peut-être rien

La température est trop vague.


A L'AUBE

Dans mon rêve la tête d'un enfant était au centre.

Si les nuages s'accumulent sur ton toit et que la pluie t'épargne garderas-tu le secret de ce double miracle?

Mais aucune voix ne t'appelle. Si tu te lèves, pieds nus, tu prendras mal. Où irais-tu d'ailleurs, à travers ces ravins de lumières.

L'édredon gardait le silence; les jambes repliées sous lui il marche sur ses ailes et sort. C'était un ange et le matin plus blanc qui se levait.


ABÎME

Je m'attendais à tout ce qui peut arriver
La tête en bas

Les pieds touchant la tête
Et tout ce qui dans l'angle remuait
Contre le mur

En face et par côté
La glace qui s'éteint s'était mise à trembler
Il y avait une lumière

Autrefois
Et la figure que je vois
Minuit

Serait-ce l'heure
Sous le toit la gouttière pleure
Et le train au loin qui criait
La chambre s'étendait bien plus loin que les murs

Alors on aurait pu m'atteindre

Ou même j'aurais pu tomber

Le monde pour dormir se renversait


AGONIE DU REMORDS

Avant de partir pour la cérémonie qui se dresse au levant
Avant d'engloutir cet espace présent devant la table
Au dessus des vagues tordues sous le tapis roulant

Saluons le soleil
Les murs sont au courant
Il n'y a plus rien à dire
Tout est mort
Tout se vend

On entend les prières aux voûtes du couvent
On entend les voix brisées qui se répondent
On essuie les larmes versées qui se répandent
Et quand le jour nouveau aiguise son tranchant
La lame fend les cœurs glacés qui se repentent

Mais les yeux restent clairs aux visages qui mentent


SOLEIL

Quelqu'un vient de partir 
Dans la chambre

Il reste un soupir 
La vie déserte

La rue

Et la fenêtre ouverte 
Un rayon de soleil 
Sur la pelouse verte



LA TETE ROUGE 

Là-haut 
Le creux marin 
Au bord des hémisphères

La houle passe en bloc par-dessus les tréteaux 
Les racines du monde pendent

par delà la terre les jambes du jockey au bord du tilbury 
Les côtés de la route changent les franges du ciel remuent 
Et le vent se replie derrière la forêt les monticules

à la ligne des dunes où roule le soleil 
Les pins dans les barreaux de fer renferment les bêtes immobiles la peau des roches

à travers les ondes des coups de tonnerre

de l'orage 
Il ne manque plus rien si l'horizon frémit

Mais derrière 
Il y a sur le mur l'affiche ensanglantée

les lambeaux de carton que la pluie fait bouger

le soir aux yeux du passant qui remonte par la plus longue rue

Rue déserte encombrée de maisons qui se déplacent 
Les arbres prisonniers s'entendent à voix basse 
Chaque vitrine a son secret 
Dans la nuit 
Sous le ciel et une voie d'étoiles

Des gémissements 
Des oscillations inquiétantes de la terre qui change son mouvement 
L'homme qui monte sans rien voir que son pas devant

Les bruits dans les gradins du port

et les bruits des enseignes 
Toutes les voix

Tous les tumultes 
Les formes blanches des étages qui se plaignent 
Tout luit 
L'eau a lavé la pierre

Des mots glissent des toits 
Un bruit sourd des lumières 
Entre les deux troupeaux des trottoirs les portes pleines qu'on pousse et qui ne s'ouvrent pas 
Le langage étranger dans la tête du matelot qui va

La mémoire du poète en avant qui dicte 
Et les livres dont les noms et les mots reviennent constamment

Nuages 
Tour 
Eiffel les noms du 
Dictionnaire 
Et les mots étrangers et ceux de son pays 
Où seront-ils passés

Et l'ombre de l'ami mort l'an dernier toujours présente derrière sa table et dans ses promenades et même pour signer

Cette réclame 
Ce mouvement dans l'être qui agite son chapeau au bout du même bras

Et cette face rouge

La même qui guidait le marin qui allait la tête émerveillée des noms du 
Dictionnaire

des mots de la légende et de l'astrologie 
Le temps passé sous l'aile 
La caresse de l'air 
Le portrait que je laisse 
Et tous les mots violents que je n'aurai pas dits


JEUX D'HOMMES SOUS LA TENTE 

Le feu couve au brasier

Les regards

les attentes 
Tous ces visages-là penchés près du tapis

Où se lit l'histoire simple et magnifique de leur vie 
Les objets familiers

Les murs de couleur tendre 
Et l'air tiède qui tient les bouches entr'ouvertes 
Vers la tête endormie 
Un meuble qui remue 
Les rideaux se soulèvent

On entend un soupir 
Et la glace frémit sous les doigts

Mais sortir 
Le feu couve au brasier

Dehors le gris des cendres 
Et la cheminée seule pour soutenir la nuit


SUR LA ROUTE A DEMI 

Le temps de passer au tournant se lever le soleil

l'aube à la boutonnière 
Voir passer la rangée des casques

à la rivière 
L'eau brille entre les remparts les éclats verts ou sur la porte le nom du clocher

Et la lame plus forte 
Autour du sommeil de la nuit

la ville au collier de lumières 
Puis la sombre distance

les trous noirs la route ensevelie 
Tout le long du trajet la peur d'avoir compris 
Une forme au delà du fossé 
Un souffle sur la gorge 
Et le train en retard du monde encore plus près 
Tout ce qu'on n'aime pas arrive 
S'abat 
Se creuse un nid dans ma poitrine



AU CARREFOUR DES ROUTES

Les bras se levaient vers la croix et la tête restait pendue au flot de ses cheveux, sous la lucarne.

Sur les marches il n'y a plus que l'ombre que le soleil projette et les mains perdues dans les rayons l'empêchent de tomber. Une voix d'en haut sortait de derrière un nuage, mais le
tonnerre, en roulant, l'a brisée.

Et la prière qui montait du fond n'est plus qu'un souffle, une voix de poitrine qui se laisse tomber dans les plis de la robe après être sortie.

A gauche on monte par le chemin du ciel que ne révèle aucune plaque indicatrice.



BLANC ET NOIR

Comment vivre ailleurs que près de ce grand arbre blanc de cette lampe

Le vieillard a jeté une à une ses dents d'ivoire
A quoi bon continuer à mordre ces enfants qui ne meurent jamais
Le vieillard

Les dents

Cependant ce n'était pas le même rêve et quand il s'est imaginé qu'il était aussi grand que
Dieu lui-même il a changé sa religion et quitté sa vieille chambre noire

Puis il acheta de nouvelles cravates et une armoire
Mais maintenant sa tête aussi blanche que l'arbre n'est plus en effet qu'une misérable petite boule au bas des marches

De loin la boule remue
Il y a un chien à côté et dans sa forme
De loin quand il remue on ne sait plus si c'est la boule.


CHEMIN TOURNANT

Il y a un terrible gris de poussière dans le temps
Un vent du sud avec de fortes ailes
Les échos sourds de l'eau dans le soir chavirant
Et dans la nuit mouillée qui jaillit du tournant
des voix rugueuses qui se plaignent
Un goût de cendre sur la langue
Un bruit d'orgue dans les sentiers
Le navire du cœur qui tangue
Tous les désastres du métier
Quand les feux du désert s'éteignent un à un
Quand les yeux sont mouillés comme
des brins d'herbe
Quand la rosée descend les pieds nus sur les feuilles

Le matin à peine levé
Il y a quelqu'un qui cherche
Une adresse perdue dans le chemin caché
Les astres dérouillés et les fleurs dégringolent
À travers les branches cassées
Et le ruisseau obscur essuie ses lèvres molles à peine décollées

Quand le pas du marcheur sur le cadran qui compte
règle le mouvement et pousse l'horizon
Tous les cris sont passés tous les temps se rencontrent
Et moi je marche au ciel les yeux dans les rayons
Il y a du bruit pour rien et des noms dans ma tête
Des visages vivants
Tout ce qui s'est passé au monde
Et cette fête
Où j'ai perdu mon temps


LE TEMPS ET MOI

Dans le sous-sol le plus secret de ma détresse
Où le vice a reçu la trempe de la mort
je redonne le ton au disque
Le refrain à la vie
Un terme à mon remords

Dans le cercle sans horizon où se lamente la nature
Si la chaleur qui passe du sang à ton esprit
Tu pouvais suivre la mesure
En te hâtant sans bruit au tournant de la peur
Tout ce qu'on m'a repris des roues de la poitrine
Cette montre qui sonne l'heure sans arrêt
Et l'amère lueur qui coulait goutte à goutte
Entre la main et l'œil
Le chemin de la peau
La débâcle au bruit sec de la glace légère qui se brise au réveil

Je vais plus loin la main tendue au mouvement inconscient de la pendule
Une curiosité perçante au fond du cœur
Et pour toi dans la tempe le bruit sourd qui ondule
Des lièvres du péché à l'haleine des fleurs

Va-et-vient lumineux
Ressac de la fatigue
Goutte à goutte le temps creuse ta pierre nue
Poitrine ravinée par l'acier des minutes
Et la main dans le dos qui pousse à l'inconnu


CŒUR À CŒUR

Enfin me voilà debout
Je suis passé par là
Quelqu’un passe aussi par là maintenant
Comme moi
Sans savoir où il va

Je tremblais
Au fond de la chambre le mur était noir
Et il tremblait aussi
Comment avais-je pu franchir le seuil de cette porte

On pourrait crier
Personne n’entend
On pourrait pleurer
Personne ne comprend

J’ai trouvé ton ombre dans l’obscurité
Elle était plus douce que toi-même
Autrefois
Elle était triste dans un coin
La mort t’a apporté cette tranquillité
Mais tu parles tu parles encore
Je voudrais te laisser

S’il venait seulement un peu d’air
Si le dehors nous permettait encore d’y voir clair
On étouffe
Le plafond pèse sur ma tête et me repousse
Où vais-je me mettre où partir
Je n’ai pas assez de place pour mourir
Où vont les pas qui s’éloignent de moi et que j’entends
Là-bas très loin
Nous sommes seuls mon ombre et moi
La nuit descend













PIERRE REVERDY, est né à Narbonne le 13 septembre 1889 à midi. Il vécut à Paris et à Solesmes; il est mort à Solesmes en 1960. Il grandit au pied de la Montagne Noire dans la maison de son père, qui lui transmet le lire et l'écrire. Plusieurs de ses proches ancêtres avaient été sculpteurs, travaillant la pierre d'église et le bois. Il fait ses études au petit lycée de Toulouse et au collège de Narbonne.


Bibliographie

1915 Poèmes en prose (Paris).
1916 La Incame ovale (Paris).
1917 Le ooleur de Talan, roman (Avignon).
1918 Les ardoises du toit, avec deux dessins de Georges Braque (Paris).
1918 Les jockeys camouflés et période hors-texte, avec cinq dessins d'Henri Matisse (Paris).
1919 La guitare endormie, avec quatre dessins de Juan Gris (Paris).
1919 Self ' defence, critique (Paris).
1921 Étoiles peintes, avec une eau-forte d'André Derain (Paris).
1921 Cour de chêne, avec huit gravures sur bois par Manolo (Paris).
1922 Cravates de chanvre, avec trois eaux-fortes de Pablo Picasso (Paris).
1924 Pablo Picasso, avec vingt-six reproductions de peintures et dessins (Paris).
1924 Les épaves du ciel (Paris).
1925 Ecumes de la mer, avec un portrait de l'auteur par Picasso (Paris).
1925 Grande nature (Paris).
1926 La peau de l'homme, roman populaire (Paris).
1927 Le gant de crin (Paris).
1928 La halle au bond, avec un portrait de l'auteur par Modigliani (Marseille).
1929 Sources du vent, avec un portrait de l'auteur par Picasso (Paris).
1929 Flaques de verre (Paris).
1930 Pierres blanches, avec un portrait de l'auteur et un frontispice de Marc Chagall (Carcassonne). Risques et périls, contes, 1915-1928 (Paris).
1937 Ferraille (Bruxelles).
1940 Plein verre (Nice).
1945 Plupart du temps, poèmes 1915-1922(Paris).
1945 Préface à Souspente d'Antoine Tudal (Paris).
1946 Visage, quatorze lithographies d'Henri Matisse accompagnées de poésies par Reverdy (Paris).
1948 Le livre de mon bord, notes 1930-1936 (Paris).
1948 Le chant des morts, avec 125 lithographies de Pablo Picasso (Paris).
1949 Main-d'œuvre, poèmes 1913-1949 (Paris).
1950 Une aventure méthodique, avec douze lithographies en couleurs et vingt-six en noir et blanc de Braque (Paris).
1953 Cercle doré, chanson, avec une lithographie de Georges Braque (Paris).
1955 Au soleil du plafond, avec onze lithographies de Juan Gris (Paris).
1956 En vrac (Monaco).
1959 La liberté des mers, illustré par Georges Braque (Paris). 
1962 A René Char, poème, avec un dessin de Georges Braque (Aies, P. A. Benoit). Poème épistolaire tiré à 4 ex. 1966 Sable mouvant, avec dix aquatintes de Picasso (Paris).