Georges Castera

mardi, novembre 10, 2015 by La Rédaction

Poèmes choisis




LA LETTRE DU SIXIÈME SENS

Ma lettre portée par ellipse
ai demandé aux mots
toutes voiles fermées
de prendre le poids de l’oiseau
en plein vol
de rendre rapport d’écriture
et de déraison
de mélodie d’extravagance
Même en me trompant de parcours
mêlant la longue syncope des arcs-en-ciel
aux phrases séquestrées des réverbères
je n’ai toujours eu qu’un seul galop
la phrase mutilée
l’ordre des vertébrés
Celui qui crie trop fort
n’entend pas l’orage déchiré de ta bouche
dans ma vie qui se défait et se refait
comme une chevelure
Celui qui ne crie pas assez
n’entend pas la voix du silence
c’est à mourir de rire!
les hommes n’ont plus de couilles
mais des légendes
des blessures miaulantes
J’ai remis vois-tu
mon vêtement de marginalité
Je vais encore dans le sens des miroirs
Le temps que j’habite n’a pas de portes.


LA LETTRE SOUS LA LANGUE


Je t’écris pour te dire
que je vis à fleur d’encre
dans une ville de béton armé
On tire lamentablement dans ma rue
Dire et déjà trop dire
le bonheur sous chloroforme
Qui habitera avec nous
cet espace mensonger
l’incertitude de ce pays
aphone à force de faire des promesses
à des bonheurs sans complices
à des rêves de plein jour
et de plain-pied ?
Déjà l’ellipse
ma main coupée en deux
Il faut trancher
Je suis un homme
qui du rebord piégé de la lune
et du rebond de la lettre
et du piège de l’esprit
appelle la folie
devant la mer en ruine
et puisqu’il te faut un récit court
celui des fous derrière la porte
des lapsus
ou des masques allumés
qui font un bruit de poulie
dans les os
je t’écris pour t’apprendre
que j’ai longtemps parlé avec les poings
serrés
pour ne pas crier avec
l’horizon qui fait naufrage.


LA LETTRE SUR MER


Le temps  menace la ville
d’un canon de rides
Tu m’écris que les arbres
étranglent les oiseaux
et que la mort fait mouche
sans jeu de mots
le bilinguisme entre les cuisses
Je ne sais plus si dehors
ma passion atterrit en catastrophe
ou si…
trois points suspensifs
La lumière s’est changée en cris 
le vent blessé est introuvable

J’ai pris tous les risques
sans drapeau blanc
jusqu’à la cime des mots
Ville absolue dans l’éphémère
ville abrutie dans le mal vivre du poème
ville pour l’anecdotique vie
sans importance 
sans porte de secours
sans porte de sortie
vie portée à vue par la mer
sous poids de barbelés.


LETTRE D'OCTOBRE

quelquefois je redeviens mortel,
monamour,
accessible,
cherchant dans la rue
le chant libre de tes yeux
pour rattrapper le soleil au pas de course,
empaqueter tes mains,
faire un grand trou dans les mots
et te parler avec des phrases mal parties,
des phrases qui ratent le train,
trainent une bouee
de douleur aussi lourde qu'une tete
coupée qui rit dans la rosée.
«écris-moi, raconte-moi ta vie»,
mais comment raconter,
les mots sont fous
qui viennent par avalanche
d'une ville habitee par
des mannequins de cire
au ralenti,
d'une ville habitee
par des montres arretees
sur la face des maisons
ou des passants.
ah! comment veux-tu que je mette
tous ces mots dans une lettre
— témoin oculaire d'un temps
qui n'est pas ason dernier repas
de cannibales?


J'AI SU GARDER QUELQUEFOIS...

J'ai su garder quelquefois
La tiédeur d'un anolis blessé
cherchant dans I'encre
flux et reflux d'une dernière rature
le poète a des marges de brouillard
le vent lui arrive secretement
par le nombril


LITIGE

Ce matin
les fleurs ont joué aux dés
sur le trottoir.
À Côté il y avait du sang
les passants n'ont rien dit.

Une poule folle
est allée pondre sur l'oreiller.
Il s'en est suivi alors un débat
publique à la radio
sur l'avenir des enfants
la montée des prix
la guerrilla en Amérique Latine.

Les jours passent
tous les actes délictueux
insolites
troublent ma phrase d'intempérie
et
le poème devient un instrument
de percussion du quotidien
un instrument de repercussion
des jours sans festin ni destin
la pièce à conviction
de procès à venir

J'ai parlé des fleurs comme on parle des morts
avec la gravité
d'une voix chauve
Si je croyais que je parle des fleurs
Pourquoi
frapper d' interdit
I'aube cerebrale qui se lève
la poésie qui vous parle du bout des ongles?


PAROLES VIVES

j’ai quelquefois pris mes draps
pour des preuves de fidélité à l’aube

vivant sur rendez-vous crispés
attendant qui ne viendra peut-être pas
toujours plus belle dans la gravité de son silence
attendant l’averse de ses paupières
sur mon toit

j’appartiens à la fêlure des horizons bâtards
aidez-moi à écrire
ma courte biographie de pierre.


SOUHAIT


Les mots sont contagieux
Apprends donc les plus utiles
Et transmets-les comme ta part de Liberté
Si le doleil est exposé aux pleurs
Rentre-le chez toi sans fracas.


RANKIT [CREOLE]

Rankit boua chèch
té bianch.
Nou fè vlin
anvan-n fè viann.
Rankit koté solèy midi
maché kankou chin fou
k-ap chaché moun pou-mòdé.

Kandélab lévé pankat yo,
yo pasé anro-nou plin pikan.
Nou pèdi lakat,
oua di sé you létaop
ki maké-nou.
Nou baré lan chinin.

Zéro baré,
sé konsa nou pralé
tankou you barik ti salé
k-ap roulé ak po nou,
nanm-nou, ti pouint souf-nou.

Rankit anba kè,
sé konsa bagay-la kinbé-nou
tankou you bagay ki pa vie,
ki pa posib,
you fo chévé yo voyé
anlè tèt pié boua épi

ti moun k-ap genflé
tankou blad,
ti-moun ki tonbé a tè
tankou plim poul
tankou pousiè
k-ap roulé
k-ap ralé
k-a pralé
ti moun ki lévé
tankou you anmoué y-ap toufé
pou-n pa tandé

Rankit
tankou ycu mové van
k-ap souflé seu péyi-a,
you mové van
ki pran you moun sou lanpa-tèt
ki fè-viré sou talon.

Moun kouri gran jounin
ap japé grangou tankou chin.
Tout bagay lanvè landouat.
Pié boua kanpé krochi.

Péyi-a, mézanmi, sé you doutè
ki kinbé-m anba kè, anba biskèt,
anba lonbrit
konm ki diré anba Rankit.


LÈ OU RI [CREOLE]


Figi-w kase kòd,
ou ri tout ri
ki nan kò-w
ou ri tout solèy,
tout lalin
tout lari
brase ansanm,
ou pase yo lan rizib,
pase yo lan krib
fen fen
jistan lonbrit
tout chimen
ateri lan plamen-ou.

Lè ou ri, cheri,
se kouri van ape kouri
pou-l vin ri
avè-w.
Lè ou ri
se konsi se solèy
ki poze lan men-m
an milyonven ti moso
zenglen mouri-limen.

Chak kou ou ri,
m'ri tou
pou-m mouri ak ri
lan bra-w,
pou-m mouri
lan latouni ak ri.

SAN [CREOLE]

Ann al gade san koule
       cheri.

  Pou yon fwa lan lavi,
se pa san moun k’ap koule,
  pou yon fwa lan lari,
 se pa san bèt k’ap koule,

  Ann al gade san koule,
         cheri.

Se solèy ki pwal kouche.


PITIT MALERE [CREOLE]

Sa ou vle nèg-la fè?
madanm-li ap pase rad,
li minm l-ap pase tray
pitit li kouche
tou rèd tou plat
kon nap joudlan.

yon ti moun si zan
tou chèchkò.
wa di you bwadan
seren fi-n souse,
wa dj you vye chalimo
fronmi ap pote ale.

vwazinay koumanse sanble
lan kay-la,
yo chita lan plenyen :
apa yè, mezanmi,
ti nonm-la t-ap pase la-a...
Hey! katye-a tankou
you bout bra
ki pa kenbe anyen.

Maladi lan san,
osnon maladi san non?
- Non madanm,
 se grangou k-ap pote-l ale,
 maladi lamizè
 ki kanpe lan tout kay-la
 lan mitan tout bagay.

Sa ou vlé nèg-la fè?
madanm-li ap pase rad,
li menm l-ap pase tray,
l-ap vanse je fèmen,
li pa konnen sa pou-l fè,
li tankou you vye revèy
ki rete sou midi:
vant-li vid,
bouch-li ap kimen.
Li pa touche depi twa mwa,
pitit-1i kouche tou rèd
epi-l tande
lantèman pou ka trè.



GEORGES CASTERA fils est l'une des plus grandes figures de la poésie haïtienne contemporaine. Il est né le 27  décembre 1936 à Port-au-Prince (Haïti), fils du médecin haïtien Georges Castera et d'Irène Aubry. Très jeune, il  commence à écrire dans ce Port-au-Prince fasciné par les lettres. Il rencontre des auteurs comme René Bélance,  Jacques-Stephen Alexis, Félix Morisseau-Leroy, Paul Laraque, les frères Marcelin, Anthony Lespès et des peintres comme Bernard Wah, Hervé Télémaque, Jacques Gabriel, Dieudonné Cedor, Max Pinchinat, Roland Dorcely... À partir des années 50, il se fait connaître dans les journaux de Port-au-Prince et est accueilli chaleureusement par les aînés. En 1956, il part pour l'Europe. Il découvre en France une jeunesse curieuse de révolutionner le monde.  Surréaliste et marxiste, dans ses écrits, il prend le parti des petites gens et chante leur face à face  quotidien avec la vie. Heureusement que chez Castera, la poésie et la révolution (à venir et à faire) font toujours bon ménage. Il entame des études en médecine en Espagne qu'il abandonne pour suivre une carrière poétique. Militant de gauche, toutes les luttes du monde qui entendent libérer l'Homme l'intéressent. Son œuvre est une révolte contre l'injustice, la misère et la répression et un pari sur l'amour et le désir. Dans les  années 1970, on le retrouve aux États-Unis où il travaille au théâtre avec les metteurs en scène Syto Cavé et Hervé Denis. Il prend une part active dans l'organisation politique de la communauté haïtienne de New York et dans la formation de la troupe de théâtre Kouidor. À la chute de Duvalier en 1986, Georges Castera rentre à Port-au-Prince, après 30 ans d'exil et contribue à la formation poétique des jeunes tant de Port-au-Prince que de la province, à l'aide de ses lectures et interventions publiques, souvent avec des amis écrivains comme Anthony Phelps et Syto Cavé. Il vit actuellement à Pétion-Ville où il partage son temps entre l'édition et l'écriture. Poète, dessinateur et directeur littéraire aux éditions Mémoire, il écrit en français, en créole et en espagnol. Il est membre fondateur de l'Association des Écrivains Haïtiens.

Oeuvres principales

Poésie en créole:

Klou gagit. Madrid: s.n., 1965.
Bwa mitan. New York: s.n.,1970.
Panzou. New York: s.n., 1970.
Konbèlann.  Montréal:  1976.
Jak Roumen. New York: 1977.
Biswit leta.  New York: 1978.
Zèb atè. New York: 1980.
Trip fronmi. New York: 1984.
Pye pou pye. New York: 1986.
Dan Zòrèy.  New York: 1986.
Gate Priyè. Port-au-Prince: 1990.
A wòd pòte (Voix de tête). Miami: À Contre-courant, 1993.
Rèl. Miami: 1995.
Filalang. Les Cayes: 2000.
Jòf. Port-au-Prince: 2001.
Blengendeng bleng! Port-au-Prince: 2006.
Pwenba. Port-au-Prince: 2012.
Gout pa gout. Montréal: 2012.
Rabouch (antoloji). Port-au-Prince: 2012.

Poésie en français:

Le Retour à l'arbre. (avec des dessins de Bernah Wah). New York: 1974.
Ratures d'un miroir. Port-au-Prince: 1992.
Les Cinq lettres. Port-au-Prince: 1992; Montréal: 2012.
Quasi parlando. Port-au-Prince: 1993.
Voix de tête. Port-au-Prince: 1996.
Brûler. Port-au-Prince: 1999.
Le Trou du souffleur. Préface de Jean Durosier Desrivières; dessins de Georges Castera. Paris: 2006.
L'Encre est ma demeure. Anthologie établie et préfacée par Lyonel Trouillot. Arles: 2006.
Choses de mer sur blessures d'encre. Montréal: 2010.

Poésie en espagnol:

A nivel de la mirada. (à paraître)

Poésie-jeunesse:

Alarive lèzanfan. Port-au-Prince: 1998.
Bòs Jan / Jean le menuisier (créole-français, édition bilingue). Port-au-Prince: 1999.
Pitit papa / Le père et l'enfant (créole-français, édition bilingue). Port-au-Prince: 1999.
Le cœur sur la main. Illustré par Mance Lanctôt. Montréal: 2009.