Nīmā Yūs̲h̲īd̲j̲

lundi, novembre 09, 2015 by La Rédaction

Afsânè*



Nous n'avons pu, hélas, 
en restituer toute la beauté.
(Yves Ros)

Afsânèh
«Je présente cette poésie
à Maître Nezam Vafa
bien que je sache
qu'elle est un petit cadeau
mais il pardonnera aux montagnards
car ils sont simples et sincères».

Nima Yushidj (Janvier — Février 1921)



Dans la nuit sombre, le fou qui a
Confié le coeur à une couleur fugitive,
Dans la vallée froide, isolée, assis
Telle la tige d'une plante affligée,

Narre une histoire attristante.

Dans ce milieu, perturbé il est resté
Pris à ce conte de graines et de piège,
De tout ce qu'il y avait à dire sans rien dire il est resté
Avec, d'un coeur qui s'en est allé, le message,

Histoire d'une imagination inquiète:

"Ô mon coeur, mon coeur, mon coeur!
Pauvre, agité méritant!
Avec toute cette bonté, cette vaillance et ces luttes
Qu'ai-je, en définitive, de toi récolté,

Hormis des larmes sur le visage du chagrin?

Finalement —  ô pauvre coeur! — que vis-tu?
Que tu t'es coupé le chemin de la délivrance?
Oiseau errant, que sur chaque
Branche et rameau tu as volé

À t'en trouver affaibli et abattu?

Tu aurais pu, ô coeur, te libérer,
Si tu n'avais pas été la dupe du temps,
Ce que tu vis était de ton fait, voilà tout,
À chaque instant un chemin et un prétexte,

Jusqu'à ce qu'avec moi-même — ô ivre — tu te querelles.

Jusqu'à ce que dans l'ivresse et la compassion
Avec Fassânèh tu te lies d'amitié.
Le monde perpétuellement d'elle fuit,
Et avec elle tu t'entends,

D'aussi atteint que toi, elle ne trouve personne.


AFSÂNÈH:

«Quelqu'un d'atteint comme lui
Personne dans ce chemin glissant n'en a vu.
Ah! Depuis longtemps on dit ce conte:
De la branche un oiseau s'est envolé,

Est resté sur place, de lui, un nid.

Mais ces nids de partout
Sur les paumes des vents s'en viennent.
Des voyageurs sont sur ce chemin
Où dans le chagrin, avec chagrin, ils chantent...

Lui aussi fut un des voyageurs.

Auprès de cet antre en ruine,
De ce haut ciel et de l'étoile
Des années durant, ensemble vous étiez affligés
Des événements, le coeur déchiré, déchiré,

Lui te donnait des baisers, et toi à lui...».


L'AMOUREUX:


«Des années durant, ensemble vous étiez affligés,
Des années durant, comme accablés.
Mais une vague qui allait, perturbée,
Avait aux lèvres une histoire de toi,

Et ces lèvres imprimaient pour toi dans cette vague un sourire».


AFSÂNÈH:


«J'ai vu sur cette vague perturbée
Un champion courir à la hâte».


L'AMOUREUX:


«Mais,
J'avançais vers une belle
Aux cheveux emmêlés autant qu'une énigme,

Telle un tourbillon troublé».

AFSÂNÈH:


«Moi, en ce point du chemin caché,
Je traçais de lui un dessin sur l'eau». 


L'AMOUREUX:


«Ah! J'adressais des baisers de loin
À son visage, dans un rêve — quel rêve! — 

Avec quelles images magiciennes!

Ô Fassânèh, Fassânèh, Fassânèh!
Ô de ta flèche, moi, la cible!
Ô guérison du coeur, ô remède de la douleur!
Avec les pleurs nocturnes!

Avec moi, consumé, dans quelle affaire tu te trouves!

Qu'es-tu? Ô cachée aux regards!
Ô assise sur le passage
Des garçons, tous un gémissement aux lèvres!
Ton gémissement, lui, à cause des pères!

Qui es-tu? Qui est ta mère? Qui ton père?

Quand du berceau m'avait sorti
Ma mère, elle me disait ce récit de toi,
Sur moi elle imprimait ta couleur et tes traits,
L'oeil, tes attraits l'assoupissaient,

Je m'évanouissais, je m'effaçais, j'étais fasciné.

Alors que petit à petit je faisais mes premiers pas
À la poursuite des jeux enfantins,
Chaque fois que la nuit tombait,
Au bord de la source et de la rivière,

Intérieurement j'entendais ton appel...

Ô Fassânèh! N'était-ce pas toi,
Lorsque dans le désert
Je courais comme un fou, seul,
En sanglotant et en versant des larmes,

Toi qui essuyais mes larmes?

Lorsqu'ivre
Je répandais mes mèches au vent,
N'était-ce pas toi qui, en harmonie
Avec moi, sanglotais, te faisais mécontente,

Et jetais à terre le ciel?

Auprès des moutons, une nuit sombre
Je m'étais trouvé, le teint jauni, malade;
N'était-ce pas toi, ce spectre,
— Ce noir effroyable et étincelant —

Qui me faisait crier, de peur de toi?

Lorsque furent les sourires du printemps
Avec la verdure des ruisseaux,
Des rayons de la lune resplendissante
Au fond du rocher des montagnes,

Partout fête et bataille tu fus.

Le pauvre rossignol se lamentait.
Sur le visage de la verdure, la nuit posait la rosée.
Sur la face de cette lune-là, l'ardeur de l'amour
Comme la fleur du feu, faisait éclore des boutons de fièvre.

Tu écrivais toi aussi un récit...

De moi, un récit: Ô Fassânèh!
Es-tu inquiétude et compassion?
Mon coeur à l'anxiété attaché
Ou les yeux versant des larmes?

Ou Satan de partout repoussé?

Tu es, mon coeur, au plus fort de la bataille,
Et ainsi méconnu, anonyme?
Ou es-tu cette mienne essence qui ne cherchait
Ni prospérité, ni célébrité, ni renom?

Ou es-tu la fortune qui me fuit?

Chacun de lui te repoussa,
Ignorant que tu es éternel.
Qui es-tu — Ô toi de partout repoussé?
Avec moi le chemin n'a-t-il pas été amical?

Es-tu la goutte d'une larme ou le chagrin?

AFSÂNÈH: LUIS
(strophes 25 à 53)


Je me rappelle qu'une nuit au clair de lune
Sur la montagne de Nowbone, j'étais assis,
L'oeil, la brûlure du coeur au sommeil le menait
Et le coeur du tumulte des yeux s'était échappé.

Un vent froid souffla sur la montagne.

Il me dit: «Ô enfant triste!
Pourquoi de ta maison es-tu séparé?
Qu'as-tu perdu en ce lieu?
Enfant, tu t'es épanoui de ravissante façon,

Tu es Korguevidj dans cette vallée étroite».

La main dans mes mèches passait comme un peigne,
Douce, lentement et amicalement.
Avec moi las et pauvre, elle
Jouait et plaisantait de manière enfantine.

Ô Fassânèh! Es-tu ce vent froid?

Que de fois tu ris
De la gaieté et de la mauvaiseté de ma fleur!
Que de fois tu vins pleurant
Auprès de moi, auprès du coeur et de mon fruit!

Es-tu bête sauvage ou visage de fée?

Ô méconnue! Qui es-tu toi qui partout
Avec moi, le pauvre, as été?
A chaque instant attiré dans tes bras,
Plus profondément m'as-tu fait m'évanouir?

Ô Fassânèh! Dis, réponds-moi!


AFSÂNÈH:


«Assez de questions - ô coeur brûlé -
Tu en dis tant que mon coeur est en sang.
Je crois que de peine tu es ivre.
Pour qui un chagrin accru est dit, le chagrin s'accroît!

Ô Amoureux! Tu me connais:

Cachée au coeur sans tumulte,
J'erre dans le ciel,
Lasse, demeurée en retrait de la terre et du temps,
Telle je suis, auprès des amoureux,

Ce que tu dis, c'est moi, et ce que tu veux.

Je suis un être d'expérience,
Invoqué par ceux qui sont seuls au monde, captifs.
Grâce à moi, la vieille mère fait trembler
De peur les enfants, dans la nuit sombre.

Je suis un conte sans queue ni tête!».


L'AMOUREUX:

«Es-tu un conte?»


AFSÂNÈH:


«Oui, oui,

Le conte d'un amoureux tourmenté,
Un désespéré si angoissé
Qu'entre mélancolie et nuits blanches

Des années dans le chagrin et la solitude, il vécut.

Le conte d'un amoureux apeuré
Tant je suis effroyable, ainsi que le démon du désert,
Quand bien même la vieille paysanne m'appelle
«Le-Géant-fuyant-l'Homme»,

Moi qui suis née de l'angoisse du monde.

Un temps, une fille j'ai été,
Une bien-aimée charmante j'ai été,
Les yeux à l'émeute j'ai été,
L'unique magicienne j'ai été,

Je vins auprès d'une tombe m'asseoir.

Dans une main, toute à la musique, ma harpe,
Dans l'autre main, une coupe de vin.
Une note dont l'instrument suspend la musique - dans l'ivresse,
La nuit de mes yeux noirs, ouverte

Goutte à goutte des larmes de sang.

Au même instant s'assombrissait
Sur l'horizon la figure du nuage ensanglanté.
Entre terre et voûte céleste
Des sons graves fusionnèrent.

La fumée de cette tente montait haut.

Le sommeil vint, ferma mes yeux,
Coupe et harpe tombèrent de mes mains.
La harpe se brisa, la coupe se cassa,
Le coeur, de moi s'échappa, et moi du coeur,

J'allai et tu ne me vis plus.

Combien d'horribles nuits
Apparut de derrière les nuages
Une silhouette — de qui tu ne le savais —
À la voix triste et navrante,

Mon nom, au creux de ton oreille, dit...

Ô Amoureux! Je suis cette inconnue,
Cette voix-là qui vient du coeur.
La figure emblématique des morts du monde.
Je suis un instant qui comme l'éclair passe,

Goutte chaude d'un oeil mouillé je suis.

Qu'a donc pris le temps de construire
Dans ces montagnes, la main des gens, enduite de boue?
De ce temps là, hélas!
Les habitants ne tirèrent aucun fruit.

Des années s'écoulèrent les unes après les autres.

Un cerf enfui là-bas
Dépouilla une branche de ses feuilles...
Apparurent les autres sons...
La forme conique d'une unique maison...

La tête de plusieurs chèvres dans le pâturage...

Après cela un vieux berger,
Dans ce lieu étroit, installa sa maison.
Un conte parut dans lequel
Furent perdus toutes traces et signes.

Sur ce chemin, il me demanda le sens...

Un coeur eut-il jamais de nouvelles de ce mystère
Que la chouette aussi mélancoliquement chante?
Cette maison joyeuse se ruina,
Quand il ne resta plus sur terre que son dessin,

Tout pleura, sauf l'oeil de Satan!


L'AMOUREUX:


«Ô Fassânèh! Ce ne sont que broussailles
Qui ont barré le chemin du jardin fleuri.
La broussaille en cent ans de tempête jamais ne gémit,
La fleur, d'une bourrasque est malade.

Toi, ne cache pas les paroles que tu portes...

Toi, parle avec la langue de ton propre coeur
— Même si cela ne plaît à personne —
On pourrait dans cette affaire ruser,
Mais ce serait une faute si un initié

Se taisait à cause de la parole des gens.

C'est la langue des coeurs affligés,
Et non pas langue pour l'éclat du nom,
Dis-toi que personne ne la prendra à coeur.
Nous qui brûlons en ce monde,

Reprenons le cours de notre parole:

Qui dans les autres huttes fut?»

AFSÂNÈH:


«Hormis moi, personne, ô Amoureux ivre!
Tu vis cette émotion et tu entendis cet appel
Du fond des toits qui se brisèrent,

Et sur des murs qui restèrent.

Dans une hutte petite, en bois,
Près d'une ruine, te rappelles-tu?
Une vieille paysanne
Filait le coton et sanglotait,

Le silence fut et l'obscurité de la nuit...

Le vent froid du dehors rugissait.
Le feu au coeur de la hutte brûlait.
Soudain une fille à la porte survint
En se frappant la tête et en disant:

"Ô mon coeur, mon coeur, mon coeur!»

Un soupir de son coeur s'exhala.
Auprès de la mer elle tomba puis devint froide.
Une fille pareille, éprise,
Sais-tu ce qui l'a réduite aux sanglots et à la faiblesse?

L'amour anéantissant, c'est moi, l'amour!

Le fruit de la vie, c'est moi. Moi!
L'universelle clarté, c'est moi. Moi!
Le coeur des amoureux, c'est moi. Moi!
Le corps, l'âme, s'il y en a, c'est moi. Moi!

Je suis la fleur de l'amour et née des larmes!

Tu te rappelles cette ruine,
Cette nuit et la forêt d'Aliou
Où tu comptais les anciennes
Et embrassais les nouvelles belles?

Depuis lors tu fus mon ami!».

...

Nîma Yushidj (Janvier — Février 1921)

© Traduction Mohammad Torabi et Yves Ros




NOTE BIO-BIBLIOGRAPHIQUE 


«Afsânè» signifie «mythe» ou «légende». Est un Récit fabuleux, une fable symbolique. La racine de ce mot est «afsoûn» qui veut dire «magie». Aujourd'hui encore en Iran, «Afsânè» est couramment utilisé comme prénom de femme. Ce poème, qui est un long dialogue entre «l'Amoureux» et «Afsânè», a eu dans la littérature contemporaine de l'Iran un rôle analogue à celui du «Bateau ivre» de Rimbaud en France. Au regard de la poésie persane classique, l'une de ses innovations les plus étonnantes est l'emploi de rythmes calqués sur ceux de l'Avesta.


Djamal Badaoui, Directeur de publication Le Caravansérail Des Poètes en France. 



NĪMĀ YŪS̲H̲ĪD̲J̲, poète persan contemporain né le 11 novembre 1897 à Yūs̲h̲, village de la commune d’Āmul au Māzandarān, mort le 6 janvier 1960. Il s’appelait ʿAlī Isfandiyārī, mais son nom a été remplacé, dans l’usage courant, par son pseudonyme, tiré de son lieu de naissance, car Yūs̲h̲īd̲j̲ signifie, dans le parler local, «natif de Yūs̲h̲». Le père du poète, Ibrāhīm Nūrī, était un agriculteur et éleveur. Nīmā Yūs̲h̲īd̲j̲ passa son enfance dans l’ambiance tribale qui distinguait la vie de cette région. Nīmā Yūs̲h̲īd̲j̲ est considéré en Iran comme le «père» de la poésie iranienne contemporaine (she'r è-now) qui, tout en rompant avec les images et la métrique traditionnelles, a ouvert la voie à l'expression d'un lyrisme très personnel inspiré des romantiques européens et de la culture et la littérature occidentales. Durant quarante ans, il peaufina son style et composa des poèmes dont l’essence devint la pierre angulaire de la poésie moderne persane. Il se consacra uniquement à la lecture et rédigea de nombreux ghasideh, masnavi et ghat’é. Mais il sortit finalement de son isolement et publia son premier recueil en vers libres le jour où un groupe d’hommes de lettres lança la publication d’une revue littéraire artistique. Nimâ se montrait plus que jamais méfiant envers la politique, et persista dans cette attitude jusqu’à la fin de sa vie. Le symbolisme devint ainsi la principale caractéristique de sa poésie. Le symbole, ce nouveau moyen d’expression, devint d’ailleurs la clé de voûte de l’évolution de la poésie en Iran; la poésie moderne persane naquit avec le symbolisme.


Principaux recueils:

Afsânèh en 1921
Mâneli en 1958
Mâkhoula publié aux Éditions Donia — Tabriz — en 1966
Ma poésie publié aux Éditions Djavâneh — en 1967
La cloche publié aux Éditions Morvarid — Téhéran — en 1968
La ville de nuit, la ville du matin publié aux Éditions Morvarid — Téhéran — 1968
Lapsus calami publié aux Éditions Donia — Tabriz — 1971
Les autres cris et La couleur de l'araignée publiés aux Éditions Djavâneh — en 1972
L'eau dans le dortoir des fourmis publié aux Éditions Amir Kabir — Téhéran — en 1973