Laurent Grison

lundi, novembre 09, 2015 by La Rédaction

Poèmes choisis





BABEL S’HONORE

Baudille
saint et mont
vigie de pierre
jadis
de vive pierre
signe de Séranne

Vent sifflé
sifflant si fort

Baudille
saint et mont
vigie de pierre
naguère
pylône d’acier
de vif acier
N’entends-tu rien venir?

Vent sifflé
sifflant si fort

Baudille
plaint
jusqu’à la mer
son sourd son de la terre
qui onde, dit-on, l’image
continue
des Causses et des garrigues

Vent sifflé
sifflant si fort

Baudille
vers l’Orient perdu
saint est rayé
rouge / blanc
d’une machine bruitique
la tour orgueilleuse
Babel s’honore

Vent sifflé
sifflant si fort


PAROLE

Ici
le noir est
la parole du paysage


SUAVE

Dès l'initiale
du jour majuscule
l'horizon s'ouvre
à la saveur suave
des mots minuscules

JE SUIS HANTÉ

 Comment?
Comment continuer?
Comment continuer d’écrire?
Comment continuer d’écrire dans le monde?
Comment continuer d’écrire dans le monde qui se désagrège?


NEIGE

1 : élévation
neige
levain de sel
lève la terre
élève les arbres
vers les ciels de lait caillé

2 : creusement
neige
les traces de l’homme et de la bête
discontinûment
écrivent le paysage
signent la conquête

3 : fonte
neige
éphémère victoire
sur le temps
avant
l’effacement


PREMIER SIGNE DES SIGNES

Saurons-nous jamais quel homme inspiré par le cerf a gravé
sur la pierre

le premier signe des signes

Courbure du corps sous la paroi obscure

Dans la main
ouverte
la porte du ciel

Vois la trace qui figure
Vois le vide qui ploie
sous le pigment


SIDÉRER LE SILENCE

Sidérer le silence
Commencer,
c’est arracher au néant
des fibres de soi
qui vibrent dans un terrible chaos.
Dans l’instrumentarium du monde,
la vibration n’est jamais sacrifice
mais rituel animiste,
acoustique présence du cri,
dramaturgie de la conscience,
belle et rebelle
décadence de la cadence.
Magnétique magma même
Je reviens toujours à cette énergie archaïque,
brute, tellurique,
magnétique magma même,
lave qui lève, délave,
fuse, creuse, dévaste, dévore.
Outre-mémoire
Qui es-tu, toi qui parles en moi et que je ne puis entendre?
Silence
Il n’y aura pas ce silence.
Cette phrase me remue comme la nuit,
s’éloigne dans le silence
comme s’éloigne le silence
                      dans le silence de la nuit.




LAURENT GRISON est poète, essayiste et historien de l’art. Il est né le 17 octobre 1963 à Reims. Recueil après recueil, il donne à entendre une voix singulière dans la poésie contemporaine. L’énergie «archaïque, brute», «magnétique magma même» vers laquelle toujours il retourne, est, pour lui, nécessité humaine autant que source sensible. Son œuvre poétique est celle d’un homme qui marche les yeux grands ouverts sur la ligne d’équilibre – précaire, instable et dangereuse par nature – entre l’espace du dehors et l’espace du dedans. Passionné par le croisement des formes de création, Laurent Grison travaille régulièrement avec des musiciens, des peintres, des photographes et des comédiens. 


Bibliographie

-  Le Tombeau de Georges Perec, 2015

- Terrefort, 2014. Avec vingt-deux dessins du plasticien Yvon Guillou.

- Initiale convergence (Un voyage d’été) & Insaisissable (Un voyage d’hiver), 2014. Avec des œuvres de l’artiste Anne-Laure Héritier-Blanc.

- Paysage. Livre d’artiste, avec cinq lavis de Raphaël Ségura, 2014.

- Robinson dans les villes, 2013. Avec le photographe Nathan R. Grison.

- Griffures de griffons, 2013. Avec le plasticien Yvon Guillou. Ce livre a reçu le Grand Prix du Livre d’artiste de la Ville de Montpellier 2013.

- Vois des astres le détour, 2013. Avec la plasticienne britannique Isis Olivier.

- Acoustique présence du cri. Poèmes, 2012.

- Arrachures dedans, 2011. Avec Yvon Guillou.

- In Via à l’envi, 2010. Livre d’artiste. Avec Yvon Guillou.

- Noires. Vanitas vanitatum, et omnia vanitas. 2009. Avec Yvon Guillou.

- Lignes et points tillés, 2008. Avec des œuvres d’Yvon Guillou.


Essais (domaine esthétique)

- Les Stries du temps. L’artiste, le lieu et la mémoire, 2005.
- Figures fertiles. Essai sur les figures géographiques dans l’art occidental, 2002.