Samīḥ Al-Qāsim

jeudi, novembre 05, 2015 by La Rédaction

Poèmes



JE RÉSISTERAI

Je perdrai peut-être – si tu le désires – ma subsistance
Je vendrai peut-être mes habits et mon matelas
Je travaillerai peut-être à la carrière comme porte faix, balayeur des rues
Je chercherai peut-être dans le crottin des grains
Je resterai peut-être nu et affamé
Mais je ne marchanderai pas
O ennemi du soleil
Et jusqu'à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai.

Tu me dépouilleras peut-être du dernier pouce de ma terre
Tu jetteras peut-être ma jeunesse en prison
Tu pilleras peut-être l'héritage de mes ancêtres
Tu brûleras peut-être mes poèmes et mes livres
Tu jetteras peut-être mon corps aux chiens
Tu dresseras peut-être sur notre village l'épouvantail de la terreur
Mais je ne marchanderai pas
O ennemi du soleil
Et jusqu'à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai.

Tu éteindras peut-être toute lumière dans ma vie
Tu me priveras peut-être de la tendresse de ma mère
Tu falsifieras peut-être mon histoire
Tu mettras peut-être des masques pour tromper mes amis
Tu élèveras peut-être autour de moi des murs et des murs
Tu me crucifieras peut-être un jour devant des spectacles indignes
O ennemi du soleil
Je jure que je ne marchanderai pas
Et jusqu'à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai.

Traduction en français de Abdellatif Laabi


PLUS LOURD, MOINS GRAND 

je porte mon épreuve et je m'en vais 
Tant que tu seras le faîte du monde 
tant que la surface de la terre sera convexe 
je descendrai et m'éloignerai 
Un jour les sables mouvant m'absorberont 
je m'enfoncerai peu à peu 
dans l'opaque éternité de ton amour 
je perdrai connaissance 
me déroberai aux regards 
les foules assisteront à la célébration de ma mort 
les aventuriers et les poètes me jalouseront 
Quant à toi 
tu jetteras un nouveau joyau 
dans le coffre de tes martyrs 
Je t'aime sois sans regret 
ne tends pas la main pour me secourir 
permets-moi de t'aimer 
au gré de la mort 
Je t'aime ... au gré de la mort


De: Je t’aime au gré de la mort


NOTRE CHEMISE RAPEE

Son absence sera longue,
livrée au froid dont la morsure, là-bas, en Oécident,
est de celles que nul ne supporte.
O toi, la mère, rassemble donc toutes les couvertures de selle
que tu pourras trouver
et fais-lui tes adieux, ce gage déposé
entre des bras amis :
offre-lui, oui, ce châle par tes mains tissé
le soir, entre l'attente du retour
du cher petit et le conseil murrnuré
par le chaudron sur le foyer.
Oui, son absence sera longue, et la morsure du froid,
là-bas, est de celles que nul ne supporte...
O toi' la mère, ne sais-tu pas qu'il est pour lui
temps de partir?
Garde-toi d'oublier de joindre à son bagage
ses bas de grosse laine,
toute à la fièvre de l'étreinte...
Allons, sois forte, le cher petit, tu le sais bien,
ne supporte plus les plaintes.

C'est ainsi. Depuis la mort du père, les plaintes
il ne les supporte plus.
L'entrée du port est cette issue
de la maison qui donne sur la rue:
les mouchoirs agités à l'instant de l'adieu
ne dépasseront pas le seuil.
Et toi, la mère, tu chercheras refuge ensuite
dans quelque coin de la maison
et tu verseras tes larmes
de ces larmes qui brûlent.
Mais ta n'iras pas au port car ce n'est point là que guérit la
peine attachée à la séparation.
Nombreux seront là les voisins, les amis,
tous ceux qu'il aime... Laisse-le,
ô toi, la mère, et sache que bientôt, juste à l'heure
de sa dernière foulée sur cette terre aveugle,
le flux de son haleine sera tout entier aspiré
par les deux poumons de son frère.
Oui, de l'un à l'autre le souffle passera
avec cette force que tu sais, que tu espères
oui, cette haleine viendra s`insinuer
au creux des poumons de son frère...

***

Depuis qu'il a dit " Je vais partir ",
tu n'as trouvé de saveur à aucun aliment,
anéantie par la tristesse.
Tu as pleuré au long des nuits,
pleuré en silence,
les yeux grands ouverts sur la fosse
des ténèbres.
O comme ton fier visage a cédé à présent
à la lente approche des rides !
Chaque heure depuis lors te fut
comme une année,
et ton corps fatigué en accuse la trace.

Les ruisseaux de ton coeur, aucune eau vive
ne les vient plus irriguer
et tes lèvres se sont desséchées.
" O Seigneur mien, pour qui l'ai-je donc élevé
au long de ces vingt ans?
Entends-tu, ô Seigneur mien : pour qui,
au long de ces vingt ans? "
Tu n'as jamais compris au nom de quoi Il assène
de tels coups sur nos pauvres murs.
Tu n'as jamais compris au nom de quoi encore
Il jette ces noires clameurs...
O mère, tu le sais, ce serait pour nous un suicide
que de rester sur cette terre !
Les vers rongeurs se sont emparés
de mes livres, et la mort
toujours plane à l'horizon
de mon coeur.
Mère! j'ai passé le plus clair de mon temps
à moudre de l'eau au fond des cafés,
a essuyer les tables de tous les lieux voués
au plaisir des autres.
J'ai été chassé de toutes les portes
l'une après l'autre;
et mes semelles et mes haillons
sont partis en lambeaux.
On m'a injurié, on m'a crié partout que j'étais inutile.
On a fait guerre à mon honneur
et j'ai bu jusqu'à la noire ivresse, soutenu
par les épaules de mes compagnons,
et j'ai pleuré dans ma triste fange,
et j'ai pleuré sur mu honte.
Et au bureau d'embauche on n'avait que ces mots:
Attendre... attendre.. attendre...
Ah, le regard de ce fumeur de cigare écorchant
mon nom du haut de son mépris!...
Mère, je vais partir : tourner en rond me fend la tête.
Oui, je vais partir!

Que la phtisie, que le déluge s'installent ici
et avec eux l'incendie!
Mais cela, non, je ne puis plus
le supporter davantage!

L' Emigré a chargé sur son dos ce qu'il a pu prendre
et il est parti.
Gloire à Celui qui nous accorde d'avoir des enfants
et qui les rappelle à Lui!
Tu as pleuré au long des nuits,
pleuré en silence,
les yeux grands ouverts sur la fosse
des ténèbres.
Tu ne comprenais pas... et ton petit non plus
ne savait pas
que sa chemise râpée, tant qu'elle battrait au vent
de la peine et de la détresse,
avec elle battrait aussi le drapeau du retour.
Alors explique à son frère qu'il n'est pas pire souillure
que d'en être réduit à vendre la terre humide
où gît son père.
Mais dis-lui aussi que la force qui pousse la vie
à sortir de la graine semée
est plus dure que le roc; dis-lui que nos racines
plongent loin dans le sein de cette terre...
et que notre chemise râpée, tant qu'elle battra au vent
de la peine et de la dérresse,
avec elle battra aussi le drapeau du retour,
avec elle battra aussi le drapeau du retour... 

Traduit par René R. Khawam


LA LEGENDE DE L'OISEAU

On dit qu'il viendra.
Qu'il viendra avec le soleil,
Visage abîmé par la poussière
des sillons.

On dit qu'il viendra
Quand la sècheresse
dans ma voix sera anéantie,
Lui qui possède
d'inépuisables merveilles,
Lui que les chants appellent
L'Oiseau-Tonnerre

Il viendra, c'est certain,
Car nous avons atteint les
cimes de la mort.


SAMĪḤ MUḤAMMAD AL- QĀSIM est écrivain, poète, journaliste et responsable politique. Issu d’une famille d'intellectuels et d'imams druzes de Ram,  naquit en 1939 dans la ville jordanienne de Zarkah, où son père, capitaine de l'armée des frontières, était en garnison en Jordanie. Originaire de Ramallah en Palestine, ses parents sont issus d'une grande famille  d'intellectuels et d'imams druzes. Après des études secondaires à Nazareth, Samih al-Qassim commence des études de philosophie et d'économie politique à Moscou, qu'il interrompt pour se consacrer à la poésie, aux activités  militantes et au journalisme. Il parcourt la pays, clamant ses vers partout, dans la rue, chez des amis, dans des clubs culturels. Il est radié du corps enseignant dès la publication de son deuxième recueil: Chansons des rues.Il occupe aujourd'hui des fonctions importantes dans plusieurs journaux et revues paraissant en langue arabe (Al Ittihad, Al Ghad, Al Jadid). Il dirige également la maison d’édition Arabesque Presse à Haïfa. Ces activités lui valent d'être incarcéré à plusieurs reprises, licencié de son travail ou soumis à la résidence obligatoire. Il est, depuis quelques années, directeur de la Fondation populaire des Arts à Haïfa et président de l'Union des écrivains palestiniens en Israël. Samih Al-Qâsim s'est éteint le mardi 19 août 2014, dans un hôpital à Acre en Israël, à l’âge de 75 ans, après une longue maladie. Après Mahmoud Darwich, décédé le 9 août 2008, la Palestine perd, avec Samih Al-Qâsim son second plus grand poète de tous les temps. Son œuvre traduite en plusieurs langues: anglais, russe, allemand, espagnol, italien, grec et hébreu. Il a publié plus d’une vingtaine de recueils de poésies, des récits, une pièce de théâtre et des essais. Son recueil «Je t’aime au gré de la mort» dont la version française paraît en 1988 est considéré comme un tournant dans sa carrière d’écrivain. Lycéen à Nazareth, Samih al-Qasim a débuté un cursus de philosophie et d’économie politique à Moscou. Il l’interrompt pourtant car l’appel de la poésie est le plus fort. Il se consacre également à la lutte politique et au journalisme. Il est responsable dans plusieurs journaux et revues en langue arabe notamment à Al Ittihad, Al Ghad, et Al Jadid. Il est également le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Kul Al-Arab, publié à Nazareth depuis 1990, et actuellement le plus lu parmi la population arabe d’Israël. Samîh Al-Qâsim y est une importante figure nationaliste proche du Front démocratique pour la paix et l’égalité. Il dirige également la maison d’édition Arabisk. Les francophones connaissent également «Une Poignée de lumière» parue en mai 1997. Dans cette langue qui le caractérise, loin des slogans et des creuses grandiloquences du discours nationaliste arabe, Samih Al Qasim s’y attache à l’essentiel. C’est pourquoi il fait partie de cette génération que l’on présente comme «première à porter poétiquement la question palestinienne dans la modernité.» «Poignée de lumière» traduit de l’arabe par Mohamed Saad Eddine El Yamani, témoigne de ce refus de la langue de bois. «La haute mer est fertile en légendes», écrit-il. «Un requin tombe dans les profondeurs terrassé d’un coup de poing de mes coups de dent un autre succombera des dents du poème de mon âme enténébrée», ces vers illustrent à merveille la verve foisonnante du poète. «Comment dormir, si les linceuls sont nuages pluvieux qui ont absorbé tout mon pays?» s’ interroge-t-il. Ses textes sont apocalyptiques comme l’est la réalité palestinienne, souillée et violentée sans relâche. Le poète «sillonne sa prison captif des naissances» et refuse «le tourisme en linceul». «Laissez retentir la tristesse du chanteur dans la joie de vos chansons.» clame-t-il. «Notre métier est notre seul savoir-faire» confie l’auteur avec humilité. «Discours au marché du chômage» est un de ses poèmes d’une clarté qui inscrit irréversiblement la poésie palestinienne comme forme d’expression artistique moderne s’il en est. Bibliographie: Livres en arabe: Les cortèges du soleil, poèmes, Nazareth, 1958; Les chansons des rues, poèmes, Nazareth, 1964; Iram, poème, Haïfa, 1965; Mon sang sur ma paume, poème, Nazareth, 1967; Fumée des volcans, poèmes, Nazareth, 1968; La chute des masques, poèmes, Beyrouth, 1969; Voyage au fond des caveaux déserts, 1969; Le retour de l’oiseau tonnerre, poèmes, Acre, 1969; Iskandarun dans le périple extérieur intérieur, poèmes, Nazareth, 1970; Qarqach, théâtre, Haïfa, 1970; Sur l’engagement et l’art, essai, Beyrouth, 1970; Coran de la mort et du jasmin, poèmes, Jérusalem, 1971; La grande mort, poèmes, Beyrouth, 1972; Les oraisons de Samih Al Qassim, Beyrouth, 1973; Mon dieu, mon dieu pourquoi m’as-tu tué?, poème, Haïfa, 1974; Je te dénonce par ta bouche, prose, Nazareth, 1974; Ils ne l’ont pas tué, ils ne l’ont pas crucifié, il y a eu méprise, poèmes, Jérusalem, 1976; Trioxyde de carbone, poème, Haïfa, 1976; À l’enfer, lilas!, récit, Jérusalem, 1977; Diwan de la geste (tome 1), poèmes, Acre, 1978; Diwan de la geste (tome 2), poèmes, Acre, 1979; Je t’aime au gré de la mort, poèmes, Acre, 1980; La dernière photo dans l’album, récit, Acre, 1980; Diwan de la geste, (tome 3), poèmes, Acre, 1981; La face sombre de la pomme, la face éclairée du cœur, poèmes, Beyrouth, 1981; Les points cardinaux de l’âme, poème, Haïfa, 1983; Sacrifices, poèmes, Londres, 1983; Collage, expressions, Haïfa, 1983; Le désert, poème, Acre, 1984; Persona non grata, poèmes, Haïfa, 1986; Ar-rasâ’il, correspondance avec Mahmoud Darwich, Casablanca, 1990. Livres en français: Je t’aime au gré de la mort, poèmes de Samih al-Qâsim traduits par Abdellatif Laâbi, Paris, 1988; Une poignée de lumière, poèmes, trad. de l’arabe par M. S. Yamani, 1997; Le voyageur, poème traduit par Abdellatif Laâbi dans La poésie palestinienne contemporaine, 2002; Auto-portrait, texte de l’entretien qu’a eu l’envoyé de la revue At-Tariq avec le poète à Sofia, lors du festival mondial de la jeunesse qui s’est tenu en Bulgarie en 1968. Texte reproduit dans: Abdellatif Laâbi, La poésie palestinienne de combat, éd. Atlantes Casablanca, imprimé par P. J. Oswald éditeur, Honfleur, oct. 1970. p. 140-145.